10/03/2007

A propos de cimetières coloniaux

ccA Georgetown , encore, il y a un délicieux et minuscule cimetière colonial, qu’on entretient plus trop, quoiqu’il soit décrété monument historique. On y trouve la tombe du fondateur de la colonie (ou devrait-on dire, du comptoir commercial?) – un certain capitaine Francis Light – entourée d’une multitude de tombeaux dédiés au souvenir d’une personne chère, usuellement de sexe féminin, et qui nous a quitté à un age auquel on avait oublié qu’on pouvait mourir : la petite Samantha, Nicole ou Jessica, morte à l’age de quatorze, quinze, seize ans… ou Caroline, sainte épouse amèrement regrettée, et morte grosse, où juste après ses couches, à l’age de vingt, vingt-cinq ans…

 

Les messieurs semblent mieux tenir le coup : on trouvera, bien entendu, sans chercher bien loin, des James, un Helmut ou un Victor morts bébés, enfants, adolescents dans la fleur de l’age, voire jeunes adultes décédés en mer ; mais il est notable que les hommes survivent, à la colonie, un rien moins mal  que les femmes. Bien plus souvent qu’elles, ils meurent le front chargé d’ans – c'est-à-dire qu’ils meurent âgés de quarante ou cinquante ans. On trouve même deux ou trois octogénaires. Cependant, rares sont ceux qui ont attendu la retraite pour quitter cette vallée de larmes.

 

De toute évidence, jusqu’au dix-neuvième siècle, sur les îles paradisiaques qui vont d’un tropique à l’autre, en passant par l’équateur, on mourait jeune.

 

On peut se demander, par ailleurs, ce qui était si invariablement fatal aux jeunes filles de la colonie. Si nous avons tous entendu parler des dangers que vivaient les femmes enceintes, qui pouvaient facilement mourir en couches – dangers rendus immortels par les bons docteurs Semmelweis et Destouches réunis – je peine à imaginer que les premières règles pouvaient tuer une jeune fille ; une grossesse en route, une jeune maman. Les fièvres, alors ? La malaria ? Allons-y pour la malaria. Et les araignées venimeuses. Et divers insectes antipathiques.

 

Quand mon frère et moi-même étions petits, on nous traînait parfois, du temps que nous vivions à Brazzaville, dans un petit enclos connu sous le nom de cimetière des pionniers. Nous y jouions, Michel et moi, pendant que nos parents, qui ne perdaient jamais une occasion pour se recueillir, priaient pour l’âme des défunts – mais vite fait sur le gaz, un œil jouant au billard et l’autre comptant les points, nous surveillant, pressant le ainsi-soit-il pour nous rattraper, avant que l’un de nous deux ne renverse une croix, ou ne casse quelque chose d’inestimable.

 

Je me souviens qu’à ces occasions, nos parents qui, outre le recueillement compulsif, ne perdaient jamais non plus une occasion de nous éduquer, nous montraient les dates de naissance et de décès indiquées sur les pierres tombales, en insistant sur le fait que tous ces pionniers étaient morts bien jeunes. Chaleur, infections variées, fièvres, eau douteuse, insectes homicides, choléra, humidité, manque des secours de la religion… solitude, ennui et ivrognerie aussi, je suppose.

 

cc2A Georgetown, même si le cimetière colonial n’est plus trop bien conservé, il y a un gardien qui vous suit, quêtant votre obole à la fin de la visite et vérifiant que vous ne volez pas l’une ou l’autre plaque commémorative. Des frangipaniers poussent partout, allongeant leurs racines à fleur de terre et fendillant les tombeaux de briques rongés par l’humidité et la mousse. Le dernier mort y a été enterré en 1890. Sa sépulture est un simple carré de terre, couronné d’une pierre tombale sur laquelle on apprend que sa veuve éplorée, etc… Il était agé de soixante ans et plus. C’était la fin des morts adolescentes.

 

Je me demande où on a enterré sa femme. En ce temps là, c’était encore l’époque où les vieux couples aimaient l’idée de reposer ensemble, pour l’éternité. Et puis, tout simplement, c’était l’usage. Ca a du faire mal, quand elle a appris qu’elle n’aurait pas droit à sa place près de son mari.

 

Quoique.

 

Peut-être le détestait-elle.

 

Ou encore, elle était rentrée à la maison, en Angleterre, après ces décennies d’exil, du fait de la profession de son cher époux.

 

Il y a aussi, dans un coin du cimetière, quelques tombes anonymes encore plus rongées que les autres : ce sont celles de chrétiens chinois, qui avaient quitté la Chine des boxers, pour pouvoir pratiquer leur religion en paix. Le climat les a achevé, à défaut des boxers. Le climat, délétère aux monuments de briques, achève de les faire retourner au Grand Rien. Ils n’ont déjà plus de nom ; bientôt le promeneur distrait marchera là où une dépouille a été enterrée.

12:22 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : funerailles, antiquites |  Facebook |

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