27/02/2007

 Malacca, ses Chinois et ses Chinoises

Avant de descendre à Singapour, je me décide à un petit crochet pour Malacca.

 

Si Kuala Lumpur représente la modernité de la Malaisie, Malacca en est sa mémoire. Et, il faut le dire tout à l’honneur des équipes municipales qui gouvernent Malacca, la conservation du patrimoine est remarquable : les quartiers chinois et hollandais sont dans un état qui fait honneur à la ville. StadthuisJ’écris les quartiers chinois et hollandais, et devrais écrire : le quartier hollandais, devenu chinois. En effet, hors, sur la place de la municipalité, le Stadthuis et les bâtiments qui l’entourent, tout de rouge badigeonnés, et qui sont restés tels qu’à l’origine, le reste de la vieille ville a d’abord été portugais (il n’en reste rien, sinon quelques ruines joliment mises en valeur), puis hollandais, et enfin chinois.

 

Pour en faire un quartier cent pour cent chinois pur sucre, on a, certes, bâti des rangées de ces maisonnettes chinoises traditionnelles, mais on a hollandchineaussi, tout simplement, sur de nombreuses maisons hollandaises de l’époque baroque, appliqué une couche de rouge, ou plâtré deux ou trois idéogrammes dorés. Le résultat est splendide et il faut qu’on vous rappelle que cette maison que vous admirez, et que vous trouvez si typiquement chinoise, est en fait une maison d’architecture baroque hollandaise, pour que vous le remarquiez.

 

Il y a donc une vieille ville, d’une taille conséquente, dans laquelle on vit encore, même si, d’abord et avant tout, on y commerce, dans un but principalement touristique. Cette vieille ville, c’est une vingtaine de rues, bordées de maisons parfois décrépites, parfois pas. Ces longues théories de maisons de style chinois sont parfois interrompues par une maison hollandaise carrée, façon renaissance, et sur laquelle, pour la siniser, on a ajouté, ainsi que je l’écrivais plus haut, quelques jolis caractères dorés, usuellement sur fond rouge, et qui signalent la raison sociale du nouveau propriétaire.

 

Un nombre étonnant de musées peuvent être visités, dans la vieille ville. Tous ne sont pas au plus haut point intéressants, mais presque tous méritent le coup d’œil. Ainsi, le musée dédié au grand explorateur Chong Ho. Ce dernier, Grand Eunuque de l’Empereur, avait navigué à travers les mers de Chine, jusqu’en Thaïlande, en Inde et en Afrique, à l’occasion de sept grands voyages grâce auxquels il parcourut Asie, Arabie et Afrique. Nous étions au quinzième siècle…

 

On y découvre, dans ce musée, l’impressionnante histoire maritime de l’Empire du Milieu, et les armadas extraordinaires que les Chinois n’hésitaient pas à envoyer à la découverte du monde. Ainsi, le premier voyage de Chong Ho est fait avec pas loin de trente mille accompagnateurs, chargés sur d’innombrables jonques, intelligemment spécialisées, les unes en transport de troupe, les autres en transport de nourriture, d’autres encore exclusivement réservées au transport de l’eau potable, des chevaux ou enfin des malades. Au milieu de cette flotte immense, trônent ce qu’il était convenu d’appeler, en Chine, les bateaux du trésor, immenses nefs de plus de cent trente mètres de long, hautes en conséquence, qui écrasaient de leur gigantisme tout ce qui existait à l’époque et manoeuvraient parfaitement.

 

Le vieux Malacca est contigu à une ville moderne, qui n’a rien de particulièrement moderne, sinon deux ou trois hauts bâtiments espacés, qui ne parviennent pas à vraiment déparer l’ensemble. Vraiment, la municipalité de Malacca a fait un travail respectable, en prévenant des démolitions trop souvent autorisées ailleurs. Pour le reste, ces mêmes maisons chinoises que l’on voit dans la vieille ville, on les retrouve, vingt ou trente ans plus jeunes, dans la nouvelle. Les commerces y sont moins nombreux, moins dirigés vers un public consumériste, amateur de souvenirs en plastique et de cartes postales.

 

Quelques hôtels, quelques guesthouses, cependant, dont le trilinguisme chinois, malais et anglais indique bien que les touristes ne sont pas loin et des mails, dont le luxe parfois tapageur montre que le pays est riche.

 

La communauté chinoise est, de loin, la plus puissante, ici. De ce fait, tout comme à Kuala Lumpur, on peut passer raisonnablement loin des ploucs musulmans qui ne fréquentent ni les grandes villes, ni les communautés non-musulmanes. Il faut aller dans les petites bourgades de campagne, pour trouver des filles systématiquement fichutées, ou voilées, voire, habillées de sacs à patates. A Malacca, tout comme à Georgetown ou à Kuala Lumpur, la règle, du côté masculin, est la chemisette, la paire de shorts et les flips flops que l’on fait traîner quand on marche, sexbombtandis que, du côté féminin, les jeunes filles chinoises s’habillent de manière trendy, particulièrement provocantes, quand pas franchement pousse-au-viol. Leurs mamans n’essaient pas de faire particulièrement modeste non plus, je dois le préciser.

 

Pour un pays qui se déclare vertueusement musulman, ça la fout mal.

 

Une nouveauté pour moi, notée à Georgetown, par rapport à il y a quelques années, c’est la présence, à la porte des hôtels, d’affichettes écrites dans le style de celle que je soumets ici à votre sagacité :

 

Prost

Les prostituées, à Georgetown, je les ai vues un soir, alors que j’allais chercher des copains dans leur guesthouse, sise à deux pas de la mienne, sur une rue oh combien justement nommée Love Lane (rue de l’amour). Plantées devant leur guesthouse, cinq ou six filles habillées de la manière la plus tape à l’œil, attendaient, appelaient, le client.

 

Et puis, en entendant leur belle voix grave, quand elles vont à la retape, je me suis dit que ce n’étaient pas des filles.

Kung Fu chez le bijoutier

Kek Lok SiTout en haut du site du temple, au sommet de la colline, il y a une immense statue de bronze de la Bonne Déesse, ainsi qu’une piscine avec des poissons sacrés. La Bonne Déesse fait plus de trente mètres de haut. Quant à la piscine aux poissons sacrés, pour faire joli, une petite cascade y a été installée, dont la chute, entourée de roches artificielles, se termine sur le côté de la piscine. Les poissons gigantesques et multicolores jouent dans l’eau bouillonnante.  Le monastère vend des sachets de boulettes dures, qui sont la seule nourriture qu’on a le droit de donner aux poissons. Les parents en achètent pour leurs enfants qui s’amusent ensuite, sagement, à jeter les appâts dans l’eau, pendant que les parents prennent des photos. Les poissons interrompent alors leurs incessantes promenades, leur sur-place pensif, ou leurs cabrioles et viennent se restaurer, d’une nageoire blasée et paresseuse. De toute évidence, ils ne crèvent pas de faim. Quand une tête apparaît à la surface, ou qu’un poisson bondit à moitié hors de l’eau, les petites filles crient de peur, de surprise, ou d’excitation. Les petits garçons rient aux éclats, et trépignent d’enthousiasme.

 

wishing treeAu pied de la statue monumentale de la Bonne Déesse, il y a un arbre à souhaits. Devant cet arbre à souhait, il y a un moine, assis à une table où se trouvent des bandelettes de soie, bénies dans le monastère. Pour une somme modique, chacun peut acheter – achète, à dire vrai - une bandelette de soie, de couleur jaune, rose, rouge ou blanche, y inscrit son nom et son souhait. Ensuite, il pend la bandelette aux branches de l’arbre, prie un coup, ou compte sur les prières des moines, et les dieux réalisent le souhait. Parfois, ça marche.

 

BDQuelques pas plus loin, en stuc renforcé, il y a aussi une énorme tête de la Bonne Déesse - encore elle – qui écrase le parking. Les pèlerins, les visiteurs, les touristes se photographient en groupe, devant cette tête qui jaillit d’une terrasse. On reconnaissait les touristes coréennes et japonaises au fait qu’elles font toutes le signe V en se faisant prendre en photo. Depuis quelques temps, leur vilaine habitude se répand et les jeunes filles locales jouent leur petit Churchill.

 

J’écrivais que, les premiers jours du nouvel an, toutes les communautés s’y mettent – ou plutôt, ne s’y mettent pas ; au travail, je veux dire. Quelques commerces de première nécessité restent cependant ouvert, mais principalement dans le quartier indien : restaurants et bijouteries, principalement, ainsi que l’inévitable 7/11, sans lequel on ne pourrait plus vivre. Une pharmacie, parfois.

 

L’or et le bijou restent des incontournables des civilisations asiatiques et orientales : toute occasion est bonne pour offrir un collier, un bracelet, une babiole qui fera plaisir. L’emplette est toujours faite à deux et c’est une véritable expédition qui vous remplit une journée fastoche ; l’idée de surprise est tout à fait absente du cadeau-bijou : l’homme est là pour payer le cadeau ; l’épouse, ou la fiancée, pour le choisir. La jeune femme asiatique n’étant pas une ordure, elle ne prend pas n’importe quoi en se disant que le mec n’a qu’à payer : elle va de magasin en magasin, regarde, tâte la marchandise, la retourne un nombre infini de fois, n’hésite pas à quitter une bijouterie pour une autre, essaie et réessaie les accessoires qui lui ont tapé dans l’œil, consulte son homme, rapport à ses goûts à lui, calcule le prix, le discute, férocement parfois, choisit finalement ce qu’elle sait être à la portée de son mari ou de son fiancé et ressort ravie de ce qui lui a été offert. L’équipée commence vers les dix heures du matin, le samedi, après le petit déjeuner, et peut se conclure vers les dix sept heures, le dimanche suivant. La patience est de mise, pour les garçons accompagnateurs. Mais quand on aime…

 

Je disais que la négociation concernant le prix peut être féroce. On le note aux éclats de voix qui, parfois, sortent des boutiques. Autant les Thaïs, les Cambodgiens, les Coréens, les Japonais, les Malais non chinois ou les Birmans présentent une façade d’humeur toujours égale, autant les ressortissants – les ressortissantes, surtout – de la communauté chinoise, en Malaisie, du moins, n’hésitent pas à dire un mot plus haut que l’autre. En bref : ça gueule souvent et on entend des rafales de monosyllabes indignées et particulièrement miaulantes de la part de clientes chinoises à qui on ne la fait pas, qu’elles diraient. Je ne sais pas si ce type de bijouteriecomportement indique le début d’une négociation, ou la fin. On le note aussi dans les bijouteries au personnel nombreux, aimable, empressé, mais toujours protégé par de gros barreaux dont on se demande parfois s’ils sont là pour décourager les voleurs, ou pour calmer les ardeurs des clientes chinoises. Quand je vois les modèles, je penche pour la deuxième solution. Ces barreaux, ce sont de faux durs, mais il est vrai qu’à première vue, ils font impression.

 

Maintenant, je dis du mal des chinoises, mais il est vrai que c’est seulement en Malaisie que j’ai un peu fait attention à cette affaire de bijouterie, puisque les boutiques sont ouvertes sur la rue, et qu’on entend tout. Il est bien possible que, devant les bijoux, les filles du monde entier agissent de la même manière. Quoique, dans le cas de la Malaisie, j’ai vu aussi un grand nombre d’indiennes, accompagnées de leur mari, ou fiancé, dans les même magasins, et elles avaient l’air infiniment plus calmes que les chinoises.

04:33 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, bijouterie |  Facebook |

26/02/2007

Fêtes religieuses et boules puantes

Quand c’est les vacances pour les uns, il n’y a pas de raison que ce ne soit pas vacances pour les autres. Ainsi pensent, fort justement, dois-je ajouter, les indiens. De ce fait, le nouvel an chinois est férié sur toute l’île, dans tout le pays. Pour les chinois, c’est une semaine complète. Les indiens bureaucrates se contentent de prendre deux jours, en plus du ouiquinde qui arrivera deux ou trois jours plus tard. Une de ces semaines comme je les adorais, quand j’étais un petit garçon qu’on poussait, le couteau dans le dos, à l’école.

 

Un élément, qui montre l’importance du nouvel an chinois pour tous, en Malaisie : le roi et la reine, de tradition musulmane et malaise à la fois, se déplacent toujours dans une communauté chinoise, le septième jour du nouvel an chinois, pour passer le dernier jour des célébrations avec la communauté. Cette année, le roi passera la soirée à Malacca, avec Madame, pour fêter dignement l’avènement de l’année du cochon.

 

Quant aux commerçants, puisque les chinois, sans jamais faire la moindre entorse à la règle, ferment boutique la semaine entière, et que la nature a horreur du vide… les commerçants, donc, qu’ils soient musulmans, athées ou hindouistes, ils comblent le vide. Il y a cependant deux jours – les deux premiers jours du nouvel an – au cours desquels il est difficile de trouver une échoppe ouverte.

 

Sauf les débitants d’articles religieux, autour des temples, bien entendu. Ils ne peuvent faire face à la besogne et la queue de leurs pratiques s’allonge devant chez eux.

 

boutiqueRien ne va vite, dans ces petites boutiques, puisque l’accueil d’un client réclame tout un rituel, une conversation de politesse avec le chaland; l’échange des derniers potins familiaux ; l’accompagnement du client, lors d’un choix parfois difficile, vu la présence d’enfants qui, tous, ont leur propre idée quant aux différents objets qu’il faut acheter et qui piaillent leurs desiderata avec un bel ensemble; un simulacre de discussion du prix… Toute la famille du commerçant est dans le magasin, mais ne peut suffire à la presse.

 

Enfin, une pratique sort, chargée de bâtonnets d’encens, de billets de banque pour les esprits, d’un panier de fruits – vrais ou en plastique – et encore de bandelettes de soie sur lesquelles chacun des membres de la famille écrira son nom, avant de les brûler dans le crématoire. Dans la boutique, après avoir, d’un large geste de la manche, essuyé la noble sueur prolétarienne qui perle sur son front, le père, ou la mère, ou l’un des enfants se précipite sur le client suivant.

 

A Penang, il y a un temple amusant à visiter, lors de cette semaine sainte entre toutes, pour les bouddhistes chinois, d’abord, et pour tout le reste de la population, ensuite : c’est un monstre qui se trouve dans la grande banlieue de Georgetown, adossé à la colline de Penang : le temple de Kek Lok Si. Il est fréquenté jusqu’à plus soif par la moitié de la population de l’île, faut-il croire : comme, pour y monter,  à pieds, il faut passer par une voie étroite bornée, des deux côtés, par des marchands du temple, et que chaque visiteur s’arrête longuement, à chaque boutique, pour en inventorier chaque trésor, on passe vingt bonnes minutes dans un véritable embouteillage, écrasés par les indiens qui vous marchent sur les talons, le ventre écrasé sur le derrière rebondi d’une indienne qui, devant vous, ralentit le pas, pour inspecter un étalage, alors qu’elle passe devant un magasin de farces et attrapes.

 

Ah, oui, selon une logique qui n’échappera qu’aux béotiens, les magasins les plus représentés, sur ce chemin de pèlerinage qui conduit au temple, ce sont ceux dans lesquels on débite des boules puantes, des coussins péteurs, des araignées en plastique et des faux cacas. Il m’a quand même fallu un moment pour en arriver à une hypothèse, destinée à expliquer la vente, en gros, de ces objets incongrus devant un temple. J’imagine que, puisque les locaux ne se déplacent qu’en grande famille complète, en clan, cela veut dire que les enfants sont là et que ces derniers sont toujours sensibles au charme des objets détaillés plus haut ; et ce qu’enfant veut, et réclame de sa petite voix perçante…

 

KekLokSiUne fois l’embouteillage passé, on se trouve dans un temple bourré de chinois et, encore plus, bourré d’indiens et de malais de souche qui viennent en touristes. On peut y voir, aussi, quelques promeneurs étrangers venus de loin. Et, alors que, dans ce temple, il n’a aucune antiquité, qu’il n’a rien de bien particulier à offrir, sinon son gigantisme, on s’y écrase.

 

Kek Lok Si est un temple moderne, ainsi qu’un monastère, qui doit assez bien représenter ce qu’étaient les grands temples du bon vieux temps de l’Europe païenne. Une foule insoucieuse et bavarde qui va de salle de prière en salle de prière, passant à travers les magasins des marchands du temple, donnant quelques sous aux mendiants qui exhibent des plaies à vous soulever le cœur, courant après les enfants et leur collant une fessée, quand ils ont, malgré un ordre exprès, écrasé une boule puante dans les cheveux de leur petite sœur, ou sur la culotte de leur grand père, donnant quelques sous, après avoir âprement discuté le prix, à un garde chiourme d’oiseaux, pour en libérer quelques uns, afin de s’acquérir des mérites.

07:02 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion |  Facebook |

25/02/2007

Les dragons qui picolent

Fin de la parenthèse indienne… J’ai donc ce message d’Anjali, devant moi, me proposant un petit tour à Goa, où elle travaille et s’amuse bien. Oui, Anjali est rigolotte, sympa, et j’ai  certainement de l’affection pour elle, et toujours eu plaisir à la rencontrer. Mais je n’ai franchement pas envie d’interrompre mon périple pour aller à Goa. Je réponds donc la vérité à Anjali, à savoir : je suis en Malaisie, en partance pour Singapour, avec l’idée d’aller vadrouiller quelques temps en Indonésie, puis en Papouasie, puis plus loin… Donc, pas de Goa pour le moment. Dans quelques mois, peut-être. Qui sait.

 

En attendant, je repense à mon rapide passage à Georgetown. GeorgetownLa ville a changé, passant du statut de petite bourgade endormie à celui, presque, de métropole. L’annonce de l’établissement d’un pont – un pont pour lier une île au continent… quelle hérésie… - a provoqué une frénésie de construction et on peut voir, loin hors de la vieille ville chinoise et indienne, des tours en voie d’achèvement. Tout ce que la Malaisie du Nord comptait de bons bourgeois vient s’installer sur l’île, dont la capitale verra sa population doubler dans moins d’un an, au vu des constructions que les promoteurs terminent, et de celles qui sont planifiées.

 

Ce sera certainement excellent pour le petit peuple qui aura du travail, des clients fortunés, mais … mais ne peut-on parler d’âme qui se perd et déplorer cette évolution ? Non, sans doute pas. C’est le luxe des promeneurs, de vouloir que le monde ne change pas. Le centre de Georgetown évoluera avec les années, deviendra moins décrépit, les rats devront aller s’installer ailleurs, et ce sera très bien ainsi.

 

J’ai fêté la nouvelle année chinoise, à Georgetown, cette fois ci, et la foule qui se pressait dans les temples aurait pu faire croire que la communauté chinoise de Penang est extraordinairement pieuse. En réalité, les chinois sont, dans leur ensemble, très superstitieux, et très calculateurs. Leur manière de vivre la religion est épicière : en court, il existe peut-être bien des dieux et, dans ce cas, mieux vaut être dans leurs petits papiers. chinesetempleDonc, une, ou deux fois l’an, à l’occasion des grandes fêtes, on célèbre, dans les formes convenues, ce qui doit l’être. On va au temple et on brûle de l’encens, des faux billets de banque pour contenter les esprits revendicateurs - et des dieux qu’il est bien facile de tromper, à propos, s’ils se laissent avoir avec de pareils billets de banque… Même moi, on ne m’aurait pas avec ces derniers. Mais pour l’encens, pas de triche, je dois dire : les familles achètent des « bâtonnets » qui doivent bien faire deux mètres de haut, et brûlent la journée entière, devant les portes du temple, rendant l’atmosphère du quartier irrespirable.

 

CrematDes employés du temple – doit-on dire, des bedeaux ? - régulièrement, arrachent les bâtons qui brûlent devant les portes du temple et les jettent par brassées dans les fours crématoires où ils flambent et rejettent leur parfum bien plus haut, empoisonnant des rues lointaines et probablement hindouistes – ce qui est, bien évidemment, nettement moins grave.

 

Ces jours de fêtes du nouvel an, on se bouscule dont dans les temples. Après avoir mis son bâton d’encens de deux mètres de haut à fumer à l’entrée, devant tous, on achète aussi quelques poignées de bâtonnets d’une taille plus raisonnable, et on va enfumer le temple et gazer la foule qui s’y presse. ancètresQuand on est dans la grande salle du temple, devant les rayonnages où s’empilent dieux, déesses, divinités inférieures et tablettes des ancêtres, la fumée d’encens est tellement épaisse, et son parfum tellement acre, qu’on se croirait sur le front d’Ypres, pendant la guerre de ’14. On s’attend à voir des piles de morts, dans les coins de la pièce.

 

Les survivants, par contre, sont absolument charmants et se fendent tous, que ce soit au temple, ou au bistrot qu’ils fréquentent avec vous, une fois la corvée religieuse accomplie, d’un Happy New Year ! - tonitruant, pour les messieurs, plus sage mais tout aussi aimable, pour les dames. Les gosses vous saluent d’un geste de la main, avec un large sourire et chaque parent tient à prendre une photo de vous, portant leur petit dernier qui pleure de tout son coeur, dès qu’on l’a installé dans vos bras.

 

exorcismePendant quelques jours, c’est aussi des cérémonies privées et publiques de purification des maisons : pour une somme modique qui lui a été versée à l’avance, un dragon, accompagné d’une dizaine de tambourinaires, va de maison en maison, de commerce en commerce, dans le but d’y accomplir quelques mouvements effrayants destinés à chasser les démons. Les tambours qui l’accompagnent rappellent bien que la musique chinoise, à l’origine, n’avait comme seul but que de terroriser diables et créatures de la nuit. Il suffit d’entendre un opéra dit de Pékin pour voir que ça na pas vraiment changé, d’ailleurs.

 

Bref, pendant une petite semaine, on entend, dans un coin de la ville, puis dans un autre, les tambours et on voit des dragons qui s’agitent ici et là. Le business ne fonctionne qu’un temps limité, mais c’est du travail assuré vingt quatre heures sur vingt quatre, pendant la période traditionnelle. La semaine suivante, le dragon et les tambourinaires boivent leurs gains et s’abîment le foie.

Booze

 

05:46 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion |  Facebook |

20/02/2007

Pour conclure la parenthèse indienne...

Au bout de quinze jours de Bollywood, alors qu’il est temps de reprendre, cette fois, l’avion vers Bruxelles, que m’est-il resté de l’expérience cinématographique indienne ?

 

Quelques dizaines de milliers de roupies, facilement gagnées, rapidement dépensées. Elles ont fait le poste des « extras » et on les a claqué, avec les autres acteurs, starlettes indiennes en mal de pub, et étrangers entraînés dans l’aventure, pendant de longues soirées de goguettes. J’ai pris quelques verres de boisson alcoolisée d’importation – la bière indienne est infecte – et on s’est offert de délicieux repas, dans des restaurants chics mais, à la réflexion, guère meilleurs que les restaurants de rue que j’avais fréquenté.

 

Le service, par contre, lalalaaaa…

 

J’ai acheté quelques bêtises indiennes que je n’aurais sans doute pas achetées, si je n’avais pas eu cette manne tombée du ciel dans ma poche. Des tissus souvent beaux, dont je crains parfois qu’ils moisiront dans des malles et des tiroirs, jusqu’au jour où une petite nièce ouvrira tout cela pour distribuer aux pauvres ce qui pourra encore l’être, et pour jeter le reste. Heureusement, j’ai tendance à beaucoup donner. Des broutilles, des bibelots d’argent, charmants parfois, amusants souvent.

 

Je me suis retrouvé dans le Gala local – Stars, que ça s’appelle, à Mumbai – pour une photo nous surprenant à la sortie d’un bar à la mode,  bras dessus-dessous, moi et  l’une des starlettes de Bollywood, qui y trouvait son avantage, son nom écrit en toutes lettres dans une revue lue des décideurs, sa carrière ainsi propulsée, peut-être, qui sait…

 

Redisons les choses : j’ai servi, avec bonne volonté, de faire valoir à l’une des starlettes de Bollywood, avec le sincère espoir que ses projets publicitaires lui réussiraient. Dans le Stars de cette semaine là, Il y a une photo d’elle, rieuse, la bouche trop maquillée, les yeux charbonneux avec, deux pas derrière elle, un presque fantôme grimaçant un sourire en retard au photographe qui allait nous flasher, et un articulet consacré à l’actrice au potentiel immense, et qui avait un nouveau flirt étranger et glabre. Bonne chance Rani, et puisse l’article de Stars t’être utile.

 

J’ai eu l’amusement de rencontrer Ronald, malheureux Nigérien bloqué probablement à vie en Inde. Ronald, c’était – c’est ? – le noir de service, dans les films de série B, à Bollywood : il est le nègre à poil des films dans lesquels un courageux explorateur indien découvre l’Afrique ; il est l’afro-américain malpoli qui importune la jeune fille du Penjab, quand elle arrive, avec son mari, aux Etats-Unis; il est le noir méchant et benêt des films pour enfants ; il est le serviteur maladroit qui renverse un plateau aux rires de l’assistance.

 

Son premier métier, ici, avait été scammeur : il travaillait avec une fine équipe d’escrocs Nigériens. Sous le nom de Princesse Grace N’gololo, Mlle Jacqueline Diouf, de Mr Bambala, directeur financier de la Banque Africaine de Douala, ou n’importe quelle identité destinée à susciter l’intérêt des pigeons, il écrivait une lettre qui, dans ses variations infinies se résumait à ceci :

 

Cher Monsieur le Pigeon,

 

Papa / un client récemment décédé / Mon patron a laissé un magot sur un compte auquel toi seul, le Pigeon, peut toucher, pour des raisons à la mords moi le noeud : sors le magot de la banque et partageons le pactole.

 

L’affaire ne marchait pas trop bien, les gens deviennent moins bêtes, et ses copains l’avaient lâché, sans un sou et sans billet de retour. L’ambassade du Nigéria ne faisait pas des pieds et des mains pour essayer de le rapatrier. De même, l’administration indienne semblait se désintéresser totalement (rapport à la distraction que le travail sur la moustache apporte, dans les bureaux du ministère de l’intérieur, je suppose) de ce bonhomme, dont le visa était périmé depuis des lunes et le passeport itou.

 

Depuis, il essayait désespérément de se débrouiller tout seul, dans cette affaire de scam, sans succès probant, et se nourrissait, mal, en jouant le nègre dans les films de Bollywood et en tapant les copains de mille roupies ici, de mille roupies là.

 

Il n’avait plus de copains assez naïfs pour se laisser taper, mais il essayait avec les nouveaux.

 

Quoi d’autre ? Ah, oui… Dans les studios de Bollywood, j’ai pu m’abstraire de la foule écrasante de l’Inde, et de sa cacophonie routière qui me rendait fou. Sans ces quinze jours cachés, je crois que j’aurais égorgé un Indien, un jour. Quand nous sortions le soir, tard, il y avait moins de monde, dans la rue, moins de klaxons hurleurs, mais toujours autant de mendiants, de misérables, exhibant leurs plaies, leurs scrofules, leurs moignons couverts de mouches ou d’asticots, leurs bébés faméliques et leurs ongles incarnés.

 

Enfin, j’ai pu voir, même si ça a été d’une manière très parcellaire, ce que le cinéma indien est capable de produire. Dans l’ensemble, je l’ai trouvé tellement adapté au goût national, à son public indien, que je peux assurer que le jour où il nous envahira avec des succès planétaires n’est pas encore venu.

 

Et j’ai appris que j’éprouvais, pour l’Inde et les Indiens, des sentiments très mitigés.

 

J’ai repris l’avion pour Bruxelles, ce soir là, avec pas loin de trente kilos de bagages en excédent – j’avais encore les roupies nécessaires pour payer le petit supplément qu’on m’a alors demandé – et après avoir téléphoné à Fujiko pour la prier de prendre une grosse voiture, pour venir me chercher, j’ai acheté, avec mes dernières roupies, dans un Tax Free aussi généreusement fourni que le magasin Gum de la Place Rouge, du temps du Camarade Staline, une bouteille de whisky de vingt ans d’age.

 

La poignée de roupie qui me restait, je l’ai déposée dans un tronc pour les enfants abandonnés. Je ne doute pas que le tronc a été pillé par le personnel de l’aéroport, et que les enfants abandonnés ne verront jamais la couleur de mon argent.

 

Dans l’avion, j’avais à côté de moi un couple de Suisses, qui m’a demandé ce que j’avais fait de beau en Inde. Ils m’ont tout de suite expliqué que, pour eux, ça s’était passé ainsi : quand elle avait la chiasse, elle restait à l’hôtel, à deux pas des toilettes, et il se promenait. Quand il avait la chiasse, elle n’osait pas sortir de leur chambre d’hôtel, rapport aux Indiens. Je leur ai répondu que ça ne me surprenait pas, et vu qu’il était minuit largement passé, on a dormi jusqu’au petit déjeuner, une heure avant d’arriver à Zurich.

03:30 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fin de parcours |  Facebook |

Affiches de cinéma

cinocheindien

 

 

Actors

 

Tiens, pour changer, rien que de l'image, sans texte... Y sont pas bô, mes acteurs Indiens?

03:15 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinema |  Facebook |

19/02/2007

Ma carrière d'acteur

Le lendemain, frais comme une rose – enfin, comme une rose pourrait l’être à Bombay, avec le temps lourd que nous savons - je termine mon petit déjeuner dans le corridor de l’hôtel quand je reçois un appel de ma journaliste, qui m’annonce son arrivée pour dans les prochaines minutes et me prie de l’attendre au pied de l’immeuble. Une fille qui connaît l’heure, c’est une fille bien.

 

Je termine donc mon toast d’une bouchée, finis mon thé, me brosse les dents en un tournemain et descend donc dans la rue, où je suis immédiatement noyés sous des vagues de mendiants. Alors que je me bats, le dos au mur, une Tata moderne, d’un jaune canari des plus éclatants, arrive et freine sec : la fenêtre s’abaisse et ce qui est probablement une bordée d’insultes, adressée à mes assaillants, sort de la voiture, faisant s’ouvrir, au milieu de la foule des malheureux, un chemin rappelant celui de la Mer Rouge que feu Moïse, dans je ne sais plus quel film américain à grand spectacle, était parvenu, avec l’aide du Tout Puissant, à ouvrir à son peuple qui souhaitait vivement rentrer en Palestine.

 

C’est ma journaliste, vers laquelle je me précipite alors qu’elle a ouvert la porte. Nous démarrons tout aussi sec. La clim’ de la voiture est bienfaisante. Mademoiselle la journaliste me conduit tout uniment aux studios, chez un copain à elle qui est régisseur et qui la paie – ah, elle l’avoue avec une franchise qui ferait chaud au cœur, si vous n’étiez l’esclave vendu – pour trouver des européens capables de tenir un petit rôle dans les myriades de films produites par son studio. Comme elle n’avait rien à faire ce matin, ma foi, mon appel tombait bien. Je lui pose quelques questions sur les possibilités qui s’offrent à moi, de visiter les studios, sur les petits rôles que je pourrais obtenir, le cas échéant et… sujet toujours épineux, sur ce que ça peut rapporter.

 

Là aussi, puisqu’elle est devenue mon manager potentiel, elle est franche : ce n’est pas avec les rôles de trois fois rien, les apparitions, les silhouettes, les trois secondes d’écran au cours desquelles on vous demande tout simplement de sourire et de serrer une main, que je vais devenir riche, et elle non plus.

 

Mais, vu qu’elle m’a vu passer sur l’écran, elle a confiance quant au fait que je pourrais décrocher de « vrais » petits rôles qui nourriront leur homme (ça, c’est moi) et leur femme (ça, c’est elle).

 

Arrivée au bout d’une heure de route, sans trop d’embouteillages – la fille connaît les raccourcis – aux studios où son copain travaille. On gare la voiture dans laquelle je dois laisser mon appareil photo (« meuh non, c’est sans risque !!! » me dit-elle… Si elle le dit, alors…), on s’inscrit, on entre, reçus par le copain. Ce dernier, un moustachu maigrichon et souriant, après les salamalecs d’usage, m’explique que Raja lui a parlé de moi au téléphone, et qu’il va donc voir si je peux avoir une série de castings, et même d’apparitions, déjà aujourd’hui. Si castings et apparitions sont concluants, ma foi…

 

Exit Raja, qui part à ses affaires, tout en me promettant de me faire signe. J’aimerais autant, vu qu’elle a mon appareil photo dans le coffre de sa Tata jaune canari pêtant.

 

Je suis alors maquillé vite fait, suis casté, effectivement, dans la matinée et, au vu des premiers résultats, suis prié d’arriver demain matin, à sept heures, pour deux ou trois petits rôles qui feront de moi, n’en doutons pas, une vedette.

 

Les castings ? On m’a prié de sourire, de rire, de me lever et de m’asseoir, de me tourner à gauche, à droite, de mimer la joie, la fatigue, le dégoût, le plaisir, la peur, j’en oublie. J’ai dit bonjour, au-revoir et je t’aime en Urdu, en Hindi, en anglais et en français. On m’a bien drillé à ne jamais remarquer la caméra qui tourne. L’air de rien, c’est ce dernier point qui est le mois facile à respecter. Ca nous a pris pas loin de cinq heures, tout ce bizenesse.

 

On m’a envoyé à la soupe, à midi : devant les studios, il y a une bonne vingtaine de cantines, certaines full veg’, les autres pas veg’, toutes fleurant bon. En choisissant une, au hasard, j’ai eu droit à un curry particulièrement féroce et j’y ai rencontré une demi-douzaine d’autres voyageurs dans mon genre, qui se sont laissé recruter pour Bollywood parce qu’ils avaient besoin de sous, ou afin de voir à quoi ça ressemblait. L’un d’entre eux, un Hollandais, est sur le coup depuis une semaine, et il a déjà fait acte de présence dans une dizaine de films, dans lesquels il entre et il sort, pour saluer un vieillard, pour se sauver devant un singe en furie, pour, assis à un bureau, taper sur le clavier d’un ordinateur tout en poussant un juron bien de chez lui, pour regarder d’un air luxurieux, avec un noir et une trentaine de messieurs Indiens (moustachus, eux), les déhanchements suggestifs d’une danseuse indienne accompagnée de quelques camarades. Ca lui assure ses repas et son logement, depuis une semaine, et il a gagné l’équivalent de près de cent dollars.

 

 Encore une semaine, et il se casse, pour aller en goguette vers Calcutta.

 

Pour moi, c’est le lendemain que je me retrouve vraiment à pied d’œuvre, à effectivement entrer dans une pièce pour saluer, mélangeant les bonjour français aux salutations punjabiennes apprises quelques secondes plus tôt, une famille, à laquelle je suis présenté par le fils qui rentre au pays.

 

Pour cela, dans un studio où l’on fondrait, tant il fait chaud, on m’a habillé d’un costume sombre, avec cravate serrée et chemise blanche, chaussures vernies et pointues, et un œillet à la boutonnière. Je crois comprendre que je suis un fêtard français, à deux doigts de suborner l’enfant de la famille, une ravissante créature potelée de seize ans tout juste - dans le film, du moins : moi, je lui en aurais donné au moins vingt - et qui est, effectivement, à manger. Naïve et belle, elle tombera follement amoureuse de mes « très honoré, Petite Médème ; très honoré, Chèèèr Meuhsieuh… » mais je ne doute pas que ça lui passera, car il n’y aura pas de deuxième intervention de ma part, dans ce film.

 

Deux heures plus tard, je suis revêtu d’un t-shirt immaculé, avec un short de natation comme on en voit que dans les publicités, pour… effectivement tenir un autre petit rôle dans une publicité pour une marque de lait. Mme l’actrice chante et joue tout le bonheur qu’elle a, à boire du lait direct du carton d’un litre, se goulafant à un tel point qu’elle en renverse partout sur elle, alors qu’un jaune, un blanc (c’est moi), un noir et un indien moustachu se dandinent avec enthousiasme à sa droite, regardant avec un air aussi libidineux que possible la boite de lait qui se vide en partie dans la bouche de l’actrice, et qui dégouline en partie sur ses joues, salopant son sari.

 

A la quatrième prise, le metteur en scène est content, et l’actrice en a marre, vu qu’elle n’a pas pu se rafraîchir, puisque la seule partie filmée quatre fois était sa bâfrerie lactolique et qu’on ne notait donc pas que le sari devenait de plus en plus poisseux.

 

Le curry du midi, donc, que je partage avec la fine équipe de la pub sur le lait. J’apprends que je suis déjà un acteur au deuxième niveau: vu que, faut-il croire, les castings ont été bons, je suis passé immédiatement aux vrais petits rôles, qui ouvrent la porte aux vrais rôles... On verra bien, je suis attendu à quinze heures pour une autre intervention.

 

Et quelle intervention : un vrai rôle ! Bon, pas tout à fait, mais presque. Je me retrouve dans un film au caractère historique indéniable, où je suis maquillé à la truelle pour me faire tout à fait pâle et maladif, afin de cacher le splendide bronzage qui faisait ma fierté.

 

Me voilà torse-nu, le torse d’un blanc-rose malsain, affublé de grandes culottes, dans lesquelles on a collé des coussins destinés à me faire un derrière de cheval de labour, trois fois plus gros que je ne suis,  et chaussé de babouches à la pointe aussi longue et effilée qu’un pal.

 

C’est pas trop facile de marcher, avec ça – le lest fesses-cuisses et les babouches, je veux dire.

 

De plus, on m’a collé un turban avec aigrettes qui me donne l’air vachement fin.

 

Je suis, dans le film, le Grand Eunuque du harem du Sultan Trucmachin et je me fends d’un salut jusqu’à terre, quand le Sultan entre et sort majestueusement du harem que je lui garde pur et vierge – enfin, façon de parler.

 

Une fois qu’il est passé, je me redresse et, alors que mon aigrette tremble encore d’émotion de son salut jusqu’à terre, sors de mes vastes poches une clé, qui doit bien faire cinquante centimètres de long, et trois ou quatre kilos de lourd, et referme la porte du harem, ignorant superbement les chuchotements et piaillements qui en proviennent, et les propositions de récompenses issues des lèvres purpurines des épouses et concubines  de Monsieur le Sultan, pour transmettre des lettres à des amants cachés au dehors.

 

Ce n’est pas que j’ai compris les propositions ; c’est qu’on m’a expliqué ce que les filles disaient, et comment je devais réagir : un rire dédaigneux, genre Balladur en goguette, ou un « Mpfh », accompagné d’un haussement d’épaules, selon l’intervenante.

 

Moi, en Grand Eunuque… c’est flatteur. Enfin bon, c’est un rôle de composition, me dis-je philosophiquement.

 

Fin de la journée, je suis reconvoqué pour le lendemain.

 

« Et comment s’improvise-t-on acteur ? » demanderez-vous. « Comment joue-t-on, si on a jamais appris ? »

 

Pour le jeu, c’est facile : nous avons tous vu les dessins animés de Tex Avery. Eh bien, ici, il faut jouer à la Tex Avery pour être… euh… comment dire… pour être… crédible.

 

Prenons un exemple : une fille est supposée me plaire ? Pas quand, dans le film, je suis Grand Eunuque, bien entendu… Donc, une fille est supposée me plaire ? Fastoche ; vous voyez le loup, dans Tex Avery, qui pousse des cris de malade, dont les yeux se désorbitent et dont la langue pend d’au bas mot cinq mètres, chaque fois qu’il rencontre une créature à son goût ? Je fais la même chose, sauf le coup des yeux qui sortent d’au bas mot un mètre des orbites, et c’est bon.

 

Il en va de même pour les autres situations : surprise ? Colère ? Peur ? Rage démoniaque ? Joie ? Embarras ? On roule les yeux, on se tord les bras, on théâtralise à l’excès, et tout le monde est content.

03:49 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinema |  Facebook |

18/02/2007

Inde et Moustache

Il faut, quand on est en Inde, tôt ou tard, parler de la moustache. En effet, c’est un phénomène particulièrement important ici. A Bollywood, la chose est évidente comme le nez au milieu du visage. Si je ne m’en étais pas déjà rendu compte, je l’apprendrais vite.

 

La moustache, donc… On pourrait dire que quatre-vingt quinze (nonante cinq, pour les gens du Nord) pour cent de la gente masculine adulte, ou en passe de le devenir, porte la moustache, en Inde, pendant que, dans le dernier cinq pour cent, la plus grande partie des glabres fait des efforts frénétiques pour acquérir l’indispensable attribut de la virilité conquérante.

 

Les glabres désirant le rester doivent compter pour quelques milliers dans tout le pays : des malades mentaux, probablement, mais aussi quelques rares grands chefs d’entreprises multinationales. Je ne donne aucun nom : ceux qui s’intéressent aux consolidations dans le monde de l’acier verront à qui on peut penser.

 

MoustacheLa moustache, en Inde, c’est le status symbol absolu : Il la faut épaisse, visiblement taillée, à la Saddam Hussein, chez les bons bourges, pour faire plus classique, mais tout aussi visiblement difficile à maîtriser dans sa poussée, tant le poil est dru, épais, sain, que sais-je… Le prolétaire, quant à lui, vise plutôt la moustache façon ancien colon anglais, influencé par Dali : un objet d’art qui mesurera trente centimètres à l’horizontale, pour le moins, recourbé aux pointes, tenu en place par de la laque, par de la cire ou, de nos jours, par du gel capillaire, emprunté par le père à ses gamins, pour faire tenir leur coiffure.

 

Il parait que ça rend les cheveux gras, à propos, le gel, et les jeunes Indiens n’auraient certes pas besoin de gel pour rendre leurs cheveux encore plus huileux, rapport au geste d’autodéfense tout à fait naturel de la peau, pour se protéger des agressions acides de la pollution automobile, dans les grandes villes.

 

Les Indiens utilisent des pommades, des crèmes et des décoctions toutes plus extraordinaires les unes que les autres pour provoquer la pousse, quand ils sont adolescents à la recherche de leur premier duvet ; pour épaissir une moustache déjà en route, mais pas assez, quand les voilà devenus grands dadais pas encore tout à fait hirsutes ; pour entretenir ladite moustache du modèle choisi, quand ce sont des adultes fiers de leur pilosité. Ce que ZZ Top a fait pour la gloire du rock américain, de la barbe et des blondes à forte poitrine, l’Indien le fait pour la gloire de la moustache – de sa moustache.

 

Une fois que les voilà moustachus à ravir … à ravir qui, au fait ? Disons, à se ravir, quand ils se regardent dans la glace, chaque fois qu’ils travaillent leur moustache – je crois que, dans les ministères, ça doit prendre au bas mot dix pour cent de leur temps de travail - , ils passent leurs ouiquindes à entretenir leur moustache et à envoyer le petit dernier chercher un paquet de cigarettes à la boutique d’à côté.

 

A l’occasion, quand ils sont vraiment contents de la tournure de leur moustache, après une journée de travail ardu dessus, ils vont chercher eux même leur paquet de cigarette, afin de faire bisquer le voisinage masculin, qui ne peut que comparer et avoir honte. Bien entendu, cela entraîne le voisinage dans de nouvelles expériences destinées à permettre à la moustache de devenir encore plus belle et chic et de pouvoir rivaliser avec les moustaches les plus admirées du quartier.

 

Comme on le dit dans les pays anglophones : Keep up with the Jones

 

Je ne suis pas certain que les moustaches ont un usage pratique bien précis : permettent-elles vraiment d’embarquer les filles, ou d’en imposer en société ? Qui sait ? Il me semble, en réalité, que la moustache n’a de rôle qu’entre moustachus désoeuvrés, un peu comme chez nous, le sportif du vendredi soir, sa canette de bière bien fraîche posée sur le guéridon à la droite de son fauteuil, les chips sur la table, qui regarde le match PSG-Bastia avec les copains. Ce sportif, donc, a sur les copains un avantage indéniable si la vareuse qu’il porte est au nom de Ronaldisot, ou de Zidâne. Mais cet avantage ne sort par du cercle étroit du groupe de fans qui se réunit ce soir là.

 

Sauf si la vareuse en question est signée par le sportif susdit, bien entendu.

 

Quoique, je ne suis aucunement certain que, même signée par Duchnol ou Tsouintsouin,  la vareuse permet d’embarquer les meufs.

 

La moustache, donc… aux nonante-cinq (quatre-vingt quinze, pour les gens du Sud) pour cent de messieurs qui portent la moustache, correspondent le même pourcentage de dames dont la lèvre supérieure s’orne d’une ombre plus ou moins forte.

 

Curieusement, et malgré la pression sociale locale qui tient la moustache en faveur, il semblerait que l’Indienne moustachue fait tout, quant à elle, pour ne plus l’être, à coups d’onguents, de crèmes, de décoctions, d’épilation, et envie les cinq pour cent de femmes qui ne connaissent pas ce phénomène pileux.

 

Cela à part quelques moustachues désirant le rester : des malades mentales, je suppose.

05:55 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : moustache |  Facebook |

Rendez-vous est pris

Il doit être sept heures. Ca klaxonne tellement dehors que je ne vois pas de raison particulière de rester au lit. Je me lève donc et me douche longuement sous le jet d’eau froide, histoire de me réveiller, de me dépoisser. C’est même sous la douche, toujours froide, que je me rase, afin de rester frais quelques instants de plus.

 

Ensuite, revêtu de ce que je peux trouver de plus léger dans mes atours, je vais à la réception, où un petit déjeuner, pour autant qu’on le commande, arrive bientôt. Œufs, toasts beurre et marmelade, et thé. Le patron qui me sert, et qui a bien eu le temps de m’oublier, en un mois, me demande d’où je viens, ce que je vais faire ici, et termine par un « ça ne vous dirait pas de faire du cinéma » ?

 

Même pour cela, visiblement, il y a des rabatteurs qui se font quelques roupies au passage…

 

Donc, ils ont besoin de moi : Bollywood, j’arrive. Mais, avant tout, essayer de trouver sa valeur. Je prends donc un air vaguement indifférent, pour demander si ça paie bien, ce qu’il faut faire, si on peut visiter. Le patron, la jouant de manière tout aussi indifférente que moi, me dit qu’il ne pourrait me renseigner exactement, qu’il pose la question vu qu’un copain lui a dit qu’on cherchait parfois des extra, des européens, mais qu’il n’en sait pas davantage.

 

Bon, admettons-le in petto, j’ai fort envie de savoir à quoi ça ressemble, ce truc. J’assure monsieur le proprio que je vais réfléchir, sors de la guest house et téléphone à ma journaliste. C’est son répondeur, je crois, enfin, un message vocal, ça, c’est certain, suivi d’un piiiip qui fait assez bien répondeur.

 

Il est tôt, aussi…

 

Cependant, j’ai à peine raccroché qu’elle me rappelle : elle était sous la douche. Je me fais reconnaître, oui, elle se souvient vaguement de moi, et est ravie quand elle apprend que j’ai décidé de prendre son offre en considération, et de tenter ma chance dans les studios de Bombay. Rendez-vous est pris pour demain matin à mon hôtel: elle viendra me chercher. Il paraît que je suis très bien passé à la téloche, quand l’interviouve d’après manif a été montrée aux informations. Et elle raccroche.

 

Je ne sais rien de plus qu’avec mon patron d’hôtel, mais bon, on verra.

05:52 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinema |  Facebook |

17/02/2007

Bollywood, nous revoici!

Ayant accompagné Fujiko, de retour en Europe après ses vacances thaïlandaises, jusqu’à l’aéroport de Bombay où nous nous séparons, elle pour Bruxelles via Zurich, et moi pour la ville, je me retrouve bientôt, une fois passé les deux heures d’embouteillage sur l’autoroute à trois voies, devenues cinq par la force des choses, à nouveau dans mon hôtel à backpacker, à Colaba, me demandant bien ce que je vais faire de ce mois que j’ai encore à passer en Inde : changer d’enfer et aller visiter Calcutta ou New Delhi ? Visiter le Cachemire, là où c’est-y que Pakistanais, Indiens et peuplades non identifiées se tirent dessus, n’évitant pas toujours le voyageur innocent qui passait par là ? Aller au Népal ?

 

Il est deux heures du matin et je n’ai pas sommeil. Et puis, ça klaxonne toujours pas mal, ce soir, enfin, cette nuit, dehors.

 

Je me souviens alors de la proposition d’une journaliste qui m’avait suggéré de faire du cinéma, vu qu’on a toujours besoin d’étrangers, dans les films bolliwoodiens. Après tout, pourquoi pas… Qui sait, peut-être qu’une carrière intercontinentale m’attend là bas ? Il faudrait, pour cela, que je me laisse pousser la moustache, bien entendu. Mais, pourtant, dans les rôles de méchant, la moustache n’est pas obligatoire, je suppose…

 

On verra. J’ai toujours la carte de Mlle la journaliste et demain est un autre jour. Allons dormir. Une fois que je serai levé, dans quelques heures, Bollywoodje téléphonerai à la journaliste et, si elle se souvient de moi, on organisera quelque chose – ne serait-ce qu’une visite de Bollywood, qui doit être bien intéressante : à ce que je sais, il sort plus de film de Bollywood que des studios américains et européens combinés. Bon, il semble aussi que la qualité n’y est pas toujours.

13:02 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinema |  Facebook |

L'Indien et l'avion

Notre voyage en Thailande sera paradisiaque. Bangkok – point trop n’en faut, mais quand même - Sukothai, l’Est du pays, les plages du Sud, enfin, tout ravira Fujiko qui se rendra compte que la réputation du pays est, en ce qui concerne son tourisme à connotations sexuelles, heureusement, on ne peut plus exagérée. Il y a peut-être des officines troubles, voire glauques ; il y a surtout le reste : petit peuple charmant, campagnes à ravir, nourriture de rêve, plages coralines paradisiaques, petits hôtels aux propriétaires prévenants, îles qui font rêver, temples et monastères imposants.

 

Ce voyage, je ne le détaillerai pas, car c’est notre jardin secret à nous.

 

Une chose, cependant, digne d’être décrite ici: les vols aller et retour, sur Indian Airlines, entre Bombay et Bangkok.

 

Il faut d’abord noter une chose curieuse : le mépris des voyageurs indiens pour le personnel de cabine. Les malheureuses hôtesses de l’air sont traitées littéralement comme des chiennes par les passagers indiens. Fujiko et moi ne pouvons intervenir ; mais nous assistons, atterrés, à des scènes dignes de La Case de l’Oncle Tom, quand les filles sont hêlées « et plus vite que ça, siouplé » (siouplé ? Non, le mot n’existe pas dans le vocabulaire du client indien) pour servir un verre, déposer un plateau repas ou le reprendre.

 

Il va de soi que le sans-gêne abyssal envers les serveuses, les barmaids, bref, le personnel de cabine, est lié à un sans-gêne tout aussi abyssal envers les co-voyageurs non-indiens: Fujiko doit stopper dans son chemin son voisin de droite qui, souhaitant se lever, allait déposer sur sa tablette à elle, sans même demander si ça l’arrangeait ou non, son gobelet à moitié vidé d’un alcool quelconque. Après tout, les voisins, ça n’a pas d’autre valeur que celle de dépotoir. Ayant vu ce genre de geste, on comprend l’état du pays.

 

Le regard indigné du voisin, alors que Fujiko a le toupet d’arrêter  son geste, est symptomatique de la grossièreté des Indiens envers la gens féminine, en général et, en particulier, envers la gens féminine étrangère.

 

Pour le plaisir d’enfoncer le clou et d’être désagréable – chacun son tour - je prie alors le crétin, d’une voix ferme, de garder son verre chez lui et de ne pas importuner ma fiancée. Notre voisin se retire alors sur un « I am sorry, sorry, sorry » et nous ne le revoyons plus, ni lui, ni son verre, jusqu’à la fin du vol.

 

Un dernier point qui nous étonne : il suffira que le signal annonçant que les passagers sont priés de revenir à leur fauteil, pour remettre leur ceinture dans le but de permettre un atterrissage sans mort d’homme, pour que la plupart des passagers de la moitié avant de l’avion se rende aux toilettes de l’arrière et que la plupart des passagers situés à l’arrière de l’avion se lève pour se rendre aux toilettes de l’avant.

 

Quand aux passagers qui n’éprouvent pas une soudaine envie d’aller faire pipi, ils éprouvent alors un vif besoin d’aller se dérouiller les jambes et décident soudainement de se rendre visite, d’une rangée de fauteuil l’autre, un peu comme dans les églises d’aujourd’hui où les rares survivants de l’ère chrétienne, à la commande du prêtre qui officie, se lèvent et vont l’un vers l’autre pour se donner ce qu’il est convenu d’appeler, à ce jour, un geste de paix.

 

Cette attitude, nous la remarquerons à l’aller comme au retour. Et il faudra trois ou quatre rappels de la part des pilote et copilote, et des demandes infinies des hôtesses, pour qu’enfin le bon peuple accepte, petit à petit, de s’asseoir. Ensuite, bien évidemment, l’avion aura à peine posé ses roues sur la piste d’atterrissage, roulant encore à grande vitesse, que déjà certains passagers se lèveront dans le but d’aller chercher leur bagage de cabine dans les galeries, suscitant une fois encore les respectueuses remontrances des membres de l’équipage. Ah, si l’un d’entre eux pouvait seulement se casser la figure et se faire bien mal… ou, pour le moins, si les bagages de soute de ces crétins pouvaient arriver bons derniers… Je me vois déjà, rayonnant de bonheur, quittant le carrousel avec mes bagages pendant qu’une demi douzaine de moustachus attend toujours des valises qui n’arrivent pas.

12:57 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : savoir-vivre, aviation |  Facebook |

15/02/2007

Arrivée de Fujiko

Arrivé vers les huit heures du matin, à Bombay – je n’oserais pas dire « à l’heure de pointe », vu que l’heure de pointe, à Bombay, commence un peu avant six heures et se termine vers les vingt heures, la marée allant d’abord dans un sens, puis dans l’autre – je prépare immédiatement tout, vite, vite, pour l’arrivée de Fujiko : sur les bons conseils d’un mauvais guide, j’arrange une nuit dans un hôtel étoilé, en ville. Il devrait être, pour le moins, correct.

 

De l’aéroport, alors que j’attends l’avion qui m’amène Fujiko, je loue un taxi climatisé qui lui permettra de se remettre de son passage à travers un aéroport dont la crasseuse moiteur ne lui rappellera que de très loin Narita ou Zurich.

 

Tout est prêt, et l’avion atterrit avec l’usuel retard d’une demi-heure, quand on arrive à Mumbai. Quelque soit l’heure prévue d’arrivée ou de décollage, à Mumbai, le pilote vous annonce immanquablement qu’il y a un embouteillage et qu’il faut donc patienter. L’avion atterrit, le temps passe, les premiers passagers sortent. Bientôt, Fujiko est là.

 

Elle est d’une humeur mélangée et nous nous sommes à peine embrassés qu’elle se lance dans de longues explications concernant son voyage : de Bruxelles à Zurich, pas de problème, mais, à partir de Zurich, elle a été importunée par un nuisible moustachu, au point auquel elle a dû appeler une hôtesse et on l’a déplacée… en classe business.

 

Quant à monsieur le moustachu, il passe justement, et Fujiko le suit des yeux en coulisse alors qu’il est accueilli par sa famille en liesse – épouse grassouillett et moustachue, cousins, neveux, nièces, oncles, frères et les six petits derniers. Ils ont dû affréter un autobus pour venir jusqu’à l’aéroport… Môssieur fait semblant de ne voir ni Fujiko qui le fusille du regard, ni moi-même. J’imagine qu’il est maintenant sur la liste des indésirables de la Swissair.

 

La limousine climatisée que j’avais commandée pour aller à l’hôtel arrive sur ces entrefaites. C’est une limousine climatisée à l’indienne : un minibus décrépit, dont on ouvre les fenêtres pour échapper à la lourdeur de la cabine et respirer. Ca me laisse bien augurer de l’hôtel que j’ai loué « sur descriptif ».

 

Nous roulons à travers un embouteillage démentiel, jusqu’à l’hôtel, qui se trouve pas trop loin de Colaba, entouré de bidonvilles.

 

Faire confiance à un vendeur indien quant à sa camelote, ce n’est pas très sérieux. En arrivant à l’hôtel, la chose m’est rappelée : la chambre est climatisée, mais est d’une humidité crasse ; alors que Fujiko veut prendre une douche, je vois passer un cancrelat : mieux vaut me taire. Fujiko sort d’ailleurs de la salle de bain où elle n’a pu obtenir autre chose que de l’eau froide. J’appelle le service de chambre. On m’avoue que la chambre que nous avons a, depuis plusieurs jours – comprendre, des mois – son chauffe eau en panne. On est prêt à nous apporter de l’eau chaude dans des seaux. Fujiko me regarde, les yeux noyés de fatigue et me dit qu’on peut laisser tomber l’eau. Allons dormir.

 

Pendant la nuit, nous coupons la clim’ qui ne fonctionne qu’entre glacial et polaire. Immédiatement, une puanteur d’humidité pourrissante envahit la pièce. Fujiko est, les dieux en soient remerciés, trop fatiguée pour noter la chose et dort sur ses deux oreilles – qu’elle a ravissantes.

 

Vers les six heures du matin, nous sommes réveillés par des râles agonisants semblant provenir d’au bas mot une dizaine de personnes différentes. Fujiko me demande s’il ne faudrait pas appeler la direction de l’hôtel et, pour faire bonne mesure, le service d’urgence. Outre le fait que le service d’urgence ne réagirait pas, je me résous à lui expliquer la raison de ces râles déchirants : l’Indien, fumeur, je suppose, aime se racler profondément la gorge, à plusieurs reprises, dès potron-minet, sans trop prendre le sommeil de ses voisins en considération. Afin de ne pas déranger son épouse qui dort, il se débarrasse de ses mucosités superflues dans le couloir de l’hôtel, après d’être, j’imagine, éloigné de la chambre qu’il partage avec bobonne, suffisamment enquiquinée, pendant la nuit, par les ronflements et les pets à répétition.

 

C’est sympa pour les voisins et Fujiko est parfaitement dégoûtée. Difficile de lui donner tort. Nous faisons l’impasse sur la douche, rapport à l’eau glacée, et refermons nos bagages avec l’idée de trouver un autre hôtel. Vu l’image que je lui donne des autres hôtels que j’ai pu visiter jusqu’à présent, et la présence de cancrelats, qu’elle a fini par noter, dans celui-ci, elle suggère que nous quittions immédiatement Mumbai pour Goa, dont elle a entendu dire beaucoup de bien. D’acc ma biche, on part à Goa.

 

Nous descendons donc nos bagages à la réception, où on nous les planque dans la salle protégée, et nous nous mettons en quête de la salle où le petit déjeuner est servi.

 

Il n’y a pas de salle de petit déjeuner.

 

Il n’y a d’ailleurs pas de petit déjeuner.

 

Qu’à cela ne tienne : nous prenons un taxi pour aller à Colaba centre, car de toute évidence, l’hôtel « central » n’est pas plus central que cela. Il faut en effet quelque minutes en Tata (c’est la marque des taxis, hein ?) pour arriver là où je logeais précédemment et trouver un établissement ouvert, où nous pourrons déjeuner. Nous résistons difficilement à l’idée d’entrer dans un Mac Donald’s.

 

Après un excellent en cas, Fujiko, quoique sale comme un rat – dit-elle – voit la vie d’un œil neuf et plus optimiste. Elle me demande, par curiosité, d’aller visiter un gueshouse central, qui permettra la visite de la ville, quand même. Je l’envoie dans mon « here it is clean », seule, et elle redescend horrifiée : outre le fait que le proprio, la voyant seule, a essayé de la tripoter, l’endroit est « clean » pour des garçons, peut-être, pour des Indiens, certainement, pas pour une jeune fille japonaise.

 

Bon, on a encore le temps et, de toute manière, on parlait d’aller à Goa, n’est-ce pas ?

 

Nous voici donc repartis par les rues de Bombay, celles qui seraient les plus intéressantes et les plus proches, suivis par des meutes de vendeurs et des troupes serrées de mendiants, tous nous interpellant, nous touchant, essayant chacun d’être entendu en couvrant de ses cris les cris de ses concurrents. Le vacarme est indescriptible et s’y ajoute, comme toujours, les beuglements des klaxons.

 

Fujiko fait soudain un écart et entre dans une immense agence Thomas Cook où je la suis. La foule qui nous suivait n’ose entrer ici, vu que c’est protégé par des cerbères, fusil à la main, et se disperse, à la recherche d’autres victimes.

 

Je regarde Fujiko d’un œil interrogateur et elle me dit, d’une petite voix, dans le silence feutré de la salle :

 

-          Tu m’avais dit que la Thailande, c’était très joli, n’est-ce pas…

 

Fujiko est une fille qui est capable de prendre rapidement une décision. Ce n’est pas un défaut, loin de là.

03:19 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : bombay |  Facebook |

11/02/2007

 Les bus-couchettes

Le premier défaut de l’humanité souffrante, c’est probablement son incapacité à être satisfaite de ce qu’elle a. C’est aussi, probablement, sa première qualité.

 

Ainsi, nous aurions pu nous accommoder, pour tout logis, depuis que le monde est monde, d’un trou dans la roche, à l’entrée bloquée par quelques branchages. En ce temps là, à l’époque bénie du néolithique, on était vêtu de peaux de bêtes bien chaudes, seyantes et confortables, et on se promenait, droits et fiers, le regard farouche et une massue à la main, à protéger nos épouses qui, courbées vers la terre, cherchaient fiévreusement de quoi nous nourrir le soir, tout en portant les enfants et les bagages.

 

Il y avait, tout au fond de la caverne, un maigre feu sur lequel les femmes, une fois encore, cuisaient, à l’étouffée, les racines et légumes qu’elles avaient déniché à force de gratter le sol la journée durant. Le produit de nos chasses à nous, les hommes, grillait sur la flamme, ou sur les braises.

 

Le barbecue, c’étaient les hommes qui s’en occupaient, bien évidemment. Le barbecue, c’est une affaire d’hommes depuis toujours. Dès qu’il y a du danger, nous sommes au premier rang. Entourant alors le feu, une calebasse de l’ancêtre de la bière à la main, nous chantions tout en préparant le festin. Après le repas, les femmes faisaient la vaisselle, si une telle chose existait.

 

Quand les chasseurs rentraient bredouilles, après un temps, on sacrifiait une épouse pour le bien de la horde. On choisissait, j’imagine, la plus acariâtre, pour le bonheur de son mari.

 

C’était le bon temps, l’air de rien.

 

Mais non, l’homme – la femme, surtout, je pense – insatisfait a tenu à changer ses conditions de vie, et nous avons aujourd’hui le monde que nous avons… Il a ses avantages, ne le nions pas, la pénicilline et les émissions de sport à la télé, par exemples, mais il a aussi des inconvénients. Je ne m’étendrai pas sur ce sujet; il y aurait de quoi écrire un livre.

 

Tout cela pour dire que, étant venu à Aurangabad dans un luxueux seater, je prends la décision de retourner à Mumbai en sleeper. Le sleeper est un tantinet plus cher que le seater et j’imagine, à tort, que puisqu’on dort dans un sleeper, on aura pas de télé, que les lits du sleeper seront encore plus confortables que les sièges du seater, que personne ne pourra m’écraser les genoux, ni même essayer, que la clim sera combattue par une bonne couverture.

 

Lourde, lourde, lourde erreur.

 

SleepersA la porte du bus, je sens le problème : une puanteur effrayante qui rappelle les rats crevés, ou les jardins parsis. De toute évidence, on n’a pas nettoyé. Deux marches plus haut, un spectacle épouvantable s’offre à mes yeux : si c’est ça, les sleepers de luxe… les seaters ne souffrent alors aucune comparaison. Enfin, je suis dans la galère et je dois rentrer à Mumbai : allons y.

 

J’apprends alors que les couchettes de sleepers sont des couchettes à deux places, et que j’aurai donc à partager ma couchette. Vu le sans gêne usuel de l’Indien, et que je sens que mon co-litier sera un gros puant qui ronfle et qui crache, et qui prend les deux tiers de la couchette, ça ne me tente qu’à moitié.

 

Je gueule comme un putois, immédiatement. Ici, c’est visiblement la seule méthode : si on ne dit rien, on se fait piétiner. Comme, de toute évidence, mes états d’âme, les locaux s’en ficheront, je signale que je suis pédéraste comme pas deux et sidaïque au dernier degré. De plus, ma libido étant extrême, je n’hésiterai pas à faire subir les derniers outrages à mon voisin malheureux, et à plusieurs reprises encore, dans  son sommeil, pendant le trajet.

 

Ca, ça refroidit instantanément mon ex’ futur voisin qui s’approchait, chiquant son bétel et ça crée comme un flottement parmi les passagers : grosse discussion généralisée et, comme on ne trouve aucun martyr prêt à sacrifier sa virginité et sa santé dans le seul but de prendre la place de couchette à côté de la mienne, l’arrangeur de places s’arrange différemment : après m’être acheté deux couvertures pour une petite poignée de roupies, afin de combattre les effets pervers de la climatisation glaciale qu’on vient de mettre en route, je me retrouve seul sur ma couchette.

 

Seul ? Pas tout à fait : le lendemain, je noterai que j’ai eu des visiteuses. Araignées, puces, je ne sais pas, mais j’ai en tout cas des traces de piqûres ou de morsures un peu partout. Trop occupé à rester sous les couvertures, sous une soufflerie qu’il est impossible d’arrêter, essayant de ne pas glisser de ma couchette malgré les cahots de la route, sommeillant, parfois, je n’ai rien remarqué.

 

Un seul élément positif, lors de ce voyage de retour vers Mumbai : il n’y a, effectivement, pas de télé, ou de vidéo, hurlant à plein, pendant le trajet.

17:21 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : transports en commun |  Facebook |

07/02/2007

Causeries autour du "dual pricing"

Après la visite du Taj, me voilà reparti, avec mon conducteur, pour aller voir les temples-grottes des alentours de la ville. Les grottes sont fermées aujourd’hui, mais monsieur le gardien, présent à tout hasard, veut bien m’ouvrir la grille pour autant que je fasse vite et que je lui verse le montant astronomique qu’un étranger doit payer pour la visite… dans sa poche à lui, sans billet. Je fais donc ce qu’on ne fait qu’en Inde : je discute le prix. Imaginez un instant discuter le prix de votre entrée au Louvre ou à Versailles.

 

Après deux minutes, comme il joue à l’intraitable, je joue au dégoûté et décide de partir sans faire la moindre visite. Nous transigeons donc pour la moitié du prix du billet, dans sa poche ni vu ni connu, et je peux traîner à visiter aussi longtemps que je veux.

 

Comme ça, alors, ça va.

 

Oui, c’est vrai : ce n’est pas beau de discuter les prix avec des misérables qui n’ont quasi pas de pain, ou de riz basmati – le riz le plus chic, soit dit en passant - à manger ; mais la rage que les Indiens mettent à vous dépouiller vous rend vite pire qu’un croisement de juif et d’écossais.

 

Le tour est vite fait : les temples troglodytes n’ont pas grand intérêt et ne valent qu’à peine le détour. C’est bien parce qu’on est à Aurangabad qu’on y va, et un voyage juste pour cela ne serait pas judicieux.

 

Aurangtemple3Plus intéressants seront les temples que je verrai le jour suivant, eux aussi creusés dans la roche – parfois sous forme de grottes, parfois la roche littéralement creusée autour d’eux, de telle manière que l’erreur était interdite. Ca, c’est vraiment impressionnant – et pour le gigantisme des réalisations, et pour leur perfection. Il faut dire que le tailleur de roc esclave risquait les plus atroces tortures en cas de malfaçon, et qu’il s’appliquait donc tout particulièrement à bien faire son travail.

 

Aurangtemple2Ces temples sont disposés sur deux sites différents, le premier offrant un beau coup d’œil à l’arrivée. Pour le deuxième, pas de coup d’œil particulier, mais ces fameux temples autour desquels on a creusé, afin de créer le temple. Ca vaut la visite. Une chose agaçante, cependant : le système du dual pricing, répandu à travers toute l’Inde : le prix du billet d’entrée d’un local est dix fois moins onéreux que celui du billet d’entrée d’un étranger.

 

Imaginons un instant les hurlements de porcs qu’on égorge si, en Europe, on instaurait ce joli standard…

 

Entrée au Louvre :

Européens : 1 Euro

Non-Européens : 10 Euro

 

Le Soir, Le Nouvel Obs, Témoignages Chrétiens, d’autres journaux ben-pensants encore, feraient des manchettes grosses comme ça. La foule des lemmings bien-pensants irait manifester pire que la fois où Chirac s’est retrouvé comme rempart de la démocratie contre le vilain pas beau Le Pen, au deuxième tour des élections présidentielles. Bref, le spectacle serait on ne peut plus réjouissant, pour qui aime rire de la bêtise.

 

Ici, par contre, le système du dual pricing semble ne pas choquer les autres victimes – un couple de Français et un autre couple de Grands Bretons. Je me fais un malin plaisir de mettre le sujet sur la table, lors de notre pause déjeuner, et j’obtiens comme toute réponse que les pauvres locaux sont si pauvres… comme si c’étaient les pauvres qui, parmi les locaux, viennent visiter de telles splendeurs architecturales. Mes honorables contradicteurs ont-ils seulement regardé les Indiens que nous cotoyons ? Ils sont presque parfaits bilingues, portent tous une montre au poignet, avec, pour les dames, des tas de machins brillants qui ressemblent assez bien à des diamants, sont habillés avec goût.

 

Mais bon, admettons que les Indiens qui nous entourent sont des SDF dont le seul et rare bonheur est de visiter, à l’occasion, les joyaux architecturaux de leur bôôô pays. On sait tous que c’est parfaitement faux, mais faisons comme si.

 

Alors, pourquoi ne pas adapter ce système du dual pricing à l’Europe, en forçant chacun à payer selon ses revenus ? Vous êtes capables de voyager vers l’Inde ? Dorénavant, votre entrée au château de Pierrefonds, ou de Hull, vous coûtera le prix normal multiplié par dix. Régule, Dudule ?

 

Non, pas régule, liberté, égalité et fraternité : tout le monde le même prix d’entrée.

 

Mais alors, pourquoi ici, en Inde, le dual pricing est-il acceptable, pour eux ? L’égalité, c’est un concept géographique ?

 

Dégoûtés, ils décident de changer de sujet.

12:11 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finances |  Facebook |

Le deuxième Taj Mahal

Le lendemain, départ en tuk tuk avec mon cicérone. Aurangabad a quelques temples creusés dans la montagne, une dizaine de mosquées, parfois jolies, parfois quelconques, deux ou trois temples majeurs hindouistes et son Taj Mahal rien qu’à lui. Un sultan dont le nom m’échappe, rendu jaloux par le Taj original, avait attendu impatiemment le décès de son épouse pour lui faire un cénotaphe du même tonneau.

 

Un peu plus regardant que son prédécesseur, ou tout simplement moins riche, il avait repris le modèle original, faisant ainsi des économies d’architecte. De plus, il avait considérablement diminué les frais de matériel, remplaçant le marbre, ici et là, par du plâtre.

 

SmallTMLe résultat a, néanmoins, fière allure – si l’on s’abstrait des murs, parfois fissurés, qui pèlent, et les quatre minarets qu’il a fait petit, vu qu’il avait le sens de l’économie ou que, possiblement, il n’aimait pas tant sa chère défunte que cela.

 

Au milieu du Taj lui-même, il y a une salle interdite aux femmes, sauf à la décédée, dont le cercueil trône, sous une somptueuse pièce de tissu d’un puissant vert bouteille, brodé d’argent. C’est la salle du tombeau, proprement dite. Le tombeau de marbre, invisible sous le dais, est là depuis bientôt six siècles. GravewifeLes visiteurs jettent la pièce sur le dais. Je les suppose régulièrement récupérées par les gardiens – on a que le bien qu’on se donne – mais des piécettes, il y en a partout : sur le dais, d’abord, mais il y a eu bien des maladroits, ou des piécettes diaboliques, et elles ont roulé jusque dans les coins les plus éloignés.

 

Selon la tradition, celui dont la pièce qu’il a jetée reste sur le dais verra sa femme mourir dans l’année.

 

Il parait que ça marche aussi pour les belles-mères.

12:00 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : coutumes locales |  Facebook |

06/02/2007

 Aurangabad, ses avenues, ses toilettes publiques.

L’arrivée à Aurangabad se fait sur un carrefour peu ragoûtant, entre deux popotes dans lesquelles cuisent des choses que je ne veux pas savoir. TuktukindiaNous sommes quatre ou cinq à descendre du bus, et un chauffeur de tuk tuk me saute dessus, afin de me demander où je souhaite aller, et s’il peut m’aider à ce propos. Je lui dis où je veux aller, et il peut m’aider. Alléluia. C’est à deux pas. Mon hôtel est situé dans une rue peu passante et est… propre ; vraiment. Enfin, non, du point de vue européen, il est douteux. Mais pour ici, on pourrait lécher le sol.

 

La rue, par contre, est un dépotoir à l’indienne. Si les Champs Elysées étaient situés à Calcutta, ils seraient tapissés d’excréments, boueux d’urine, encombrés de déchets. Hm, à la réflexion, la dernière fois que je suis passés sur les Champs Elysées, je me demande s’ils n’étaient pas passés, quelques instants avant, plusieurs cars de touristes indiens. Ou alors, le civisme se perd, en France.

 

Je remplis donc les papiers à la réception – c’est toujours une tâche ardue, en Inde – puis me précipite dans ma chambre, afin de prendre une bonne douche que j’aurais aimée chaude et relaxante, et qui ne sera que tiède tendance frisquet, et relaxante quand même. Il fait mourant d’humidité. Les murs suintent et ce n’est pas pour rien que le papier-peint n’a jamais eu un bien grand succès, par ici. Je sors donc de la salle de douche, fais quelques mouvements d’assouplissement qui me font instantanément transpirer abondamment, retourne sous la douche, ne fais plus de mouvements d’assouplissement, me sèche avec une serviette déjà humide, m’habille léger et sors en goguette.

 

Au bout d’une petite heure de promenade, je dois bien me rendre à l’évidence : la ville est moche.

 

Aurangabad-centre, ce sont trois ou quatre pistes constellées de trous et de bosses, avec ici et là, pour ornementer, un peu de macadam et des piles de déchets. Ce sont des bâtiments dont les styles variés sont immanquablement mal fichus. Quelques chameaux passent, dans le but d’ajouter leurs déjections à celles de moutons, de buffles et de vaches.

 

Il y a, de temps à autre, un rond-point orné d’un centre sur lequel on a planté une statue jamais finie, représentant les jambes (ça monte parfois jusqu’au torse) d’un héros local. Le début de statue est entouré de plantes qu’on a oublié d’émonder et qui s’étouffent mutuellement, au point d’en crever. Les trottoirs ont beaucoup souffert, depuis l’indépendance, et on n’a jamais trouvé le temps de les réparer. Dommage : il y a maintenant des trous capables de faire disparaître un touriste innocent qui n’aurait pourtant demandé qu’à dépenser paisiblement ses sous.

 

Une fois tombé dans le trou, ce sera immédiatement l’égout, qu’on a oublié de récurer depuis belle lurette – donc, c’est un bon mètre d’épaisseur de boue puante et bien acide, faite de choses et de machins qui doivent être particulièrement bons pour la santé.

 

A un bout de la ville, il y a un bois qui sépare le downtown des banlieues, encore plus croquignolettes. Si les Indiens appellent cela de la banlieue et du zoning industriel, on appellerait bien cela, nous, un bidonville.

 

De l’autre côté, c’est la gare.

 

Devant cette dernière, un lieu d’aisances, qui fait savoir son existence, au bas mot, deux cents mètres avant qu’on y arrive. Comment des gens parviennent-ils à y rentrer pour y accomplir un petit besoin urgent, je ne puis l’imaginer. En tout cas, vu que le mur, côté messieurs, ne va guère plus haut que la poitrine, pour la section pipi, on peut noter qu’il y a des héros qui s’y aventurent.

 

A Mumbai, j’avais déjà remarqué des toilettes publiques, pour messieurs comme pour dames, dans lesquelles visiblement les deux sexes se rendaient, et dont la puanteur était particulièrement peu racoleuse.

 

C’est sans doute pour cela que le bon peuple fait, la plupart du temps, ses besoins dans la rue. Même si c’est peut ragoûtant, c’est bien compréhensible. Je verrai même, ce matin, un gosse accroupi en larmes, le teint rouge brique, sous la pression et l’effort, en train de bramer sa peine dans la direction de sa maman adorée qui ne semble pas s’en faire davantage que cela, pour un évident problème de constipation.

 

La constipation… J’avais toujours imaginé qu’il ne s’agissait que d’un problème de filles – quoique, en Inde, quand je remarque, parfois, les filles échangeant quelques mots d’un air angoissé à la table du petit déjeuner, avant de disparaître à grande vitesse dans la direction de leur chambre, et y disparaître pour la journée, je me dis que le problème de la constipation ne doit pas les toucher trop.

 

Il y a aussi les inévitables tuk tuk, des gosses qui traînent, des poules, des vaches, des moutons. Bref, le spectacle habituel du centre-ville à l’indienne.

 

KidsaurangabadQuand vous arrivez devant la gare, après avoir passé les feuillées, les tuk tuk et les vendeurs de tout et de n’importe quoi, vous entrez dans un bâtiment surveillé par des militaires – l’affaire de Mumbai a marqué les esprits, un peu tard, chez les généraux – et vous vous mêlez à une foule serrée, qui attend un départ ou une arrivée. C’est l’enfer. Sortie rapide de la gare, re-passage du barrage militaire, course au pas de charge pour éviter les effluves ammoniaqués et aguicheurs des chiottes, et arrivée devant le mur des conducteurs de tuk tuk. Afin d’avoir la paix, je m’arrange avec le premier, qui découragera ainsi les autres, j’espère, pour une promenade, demain, afin de faire le tour de la ville.

 

L’affaire topée, il me prend dans son tuk tuk, et signifie aux autres qu’il est maintenant propriétaire de ce voyageur là. Je devrais avoir la paix.

 

La paix ? Pas exactement : je vais devoir, maintenant, me défendre contre mon employé, pour lui expliquer que si j’ai loué ses services, pour la journée de demain et pour une somme modique, dans le but de faire le tour de la ville, ce n’est pas dans l’intention de louer ses services, pour la journée d’après demain et pour une somme colossale, afin de visiter la moitié de l’état.

 

Mais cette aimable conversation, qui remplira la moitié de la journée de demain, je ne la soupçonne pas encore. A ce stade, je respire la paix retrouvée, sinon les braillements des klaxons bien entendu, car les chameaux bloquent toutes les rues et semblent ne pas comprendre mieux que les vaches, que les rues, c’est pour les voitures.

 

Retour à l’hôtel, donc, pour une soirée propre, sans bruit inutile, sur une terrasse que je vais partager avec un couple d’indiens, un couple d’expats, et avec le patron dont l’amabilité m’impressionne au point que nous finirons la soirée à table, lui et moi, lui à essayer de m’expliquer, moi à essayer de comprendre.

 

On ne peut dire qu’il s’agit d’une conversation d’ivrognes : la bière locale – telle qu’elle est, je veux dire, débitée pour la consommation en Inde – est parfaitement infecte. J’en avais essayé une à Bombay, et je suis depuis devenu un fervent buveur d’eau pétillante.

 

Une chose m’effare : l’égoïsme incroyablement brutal des parvenus, ou des riches, envers les pauvres. J’avais ainsi remarqué qu’à Bombay, il y a des dizaines de bâtiments qui croulent de manque de soins, et qui sont sans occupants : pourquoi ne pas y loger le demi-million de sans-abris qui hante la ville ? Hors de question, me répond mon Indien philanthrope : ce serait caresser les paresseux dans le sens du poil, et leur faire savoir qu’on peut tout avoir en ayant rien fait. Les miséreux n’ont qu’à apprendre à lire, à compter, ils n’ont qu’à apprendre un métier, et ils pourront alors se payer un logement.

 

Ce raisonnement, touchant à des éléments variés de la problématique de la pauvreté, je l’entendrai venir de tous, pendant mon séjour. J’essaie d’imaginer la réception médiatique d’un tel point de vue, en Europe, s’il était présenté par un patron quelconque. Heureusement que nous sommes en Inde, pays gouverné par des partis socialistes, ou socialisants, depuis son indépendance

03:53 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : urbanisme |  Facebook |