25/02/2007

Les dragons qui picolent

Fin de la parenthèse indienne… J’ai donc ce message d’Anjali, devant moi, me proposant un petit tour à Goa, où elle travaille et s’amuse bien. Oui, Anjali est rigolotte, sympa, et j’ai  certainement de l’affection pour elle, et toujours eu plaisir à la rencontrer. Mais je n’ai franchement pas envie d’interrompre mon périple pour aller à Goa. Je réponds donc la vérité à Anjali, à savoir : je suis en Malaisie, en partance pour Singapour, avec l’idée d’aller vadrouiller quelques temps en Indonésie, puis en Papouasie, puis plus loin… Donc, pas de Goa pour le moment. Dans quelques mois, peut-être. Qui sait.

 

En attendant, je repense à mon rapide passage à Georgetown. GeorgetownLa ville a changé, passant du statut de petite bourgade endormie à celui, presque, de métropole. L’annonce de l’établissement d’un pont – un pont pour lier une île au continent… quelle hérésie… - a provoqué une frénésie de construction et on peut voir, loin hors de la vieille ville chinoise et indienne, des tours en voie d’achèvement. Tout ce que la Malaisie du Nord comptait de bons bourgeois vient s’installer sur l’île, dont la capitale verra sa population doubler dans moins d’un an, au vu des constructions que les promoteurs terminent, et de celles qui sont planifiées.

 

Ce sera certainement excellent pour le petit peuple qui aura du travail, des clients fortunés, mais … mais ne peut-on parler d’âme qui se perd et déplorer cette évolution ? Non, sans doute pas. C’est le luxe des promeneurs, de vouloir que le monde ne change pas. Le centre de Georgetown évoluera avec les années, deviendra moins décrépit, les rats devront aller s’installer ailleurs, et ce sera très bien ainsi.

 

J’ai fêté la nouvelle année chinoise, à Georgetown, cette fois ci, et la foule qui se pressait dans les temples aurait pu faire croire que la communauté chinoise de Penang est extraordinairement pieuse. En réalité, les chinois sont, dans leur ensemble, très superstitieux, et très calculateurs. Leur manière de vivre la religion est épicière : en court, il existe peut-être bien des dieux et, dans ce cas, mieux vaut être dans leurs petits papiers. chinesetempleDonc, une, ou deux fois l’an, à l’occasion des grandes fêtes, on célèbre, dans les formes convenues, ce qui doit l’être. On va au temple et on brûle de l’encens, des faux billets de banque pour contenter les esprits revendicateurs - et des dieux qu’il est bien facile de tromper, à propos, s’ils se laissent avoir avec de pareils billets de banque… Même moi, on ne m’aurait pas avec ces derniers. Mais pour l’encens, pas de triche, je dois dire : les familles achètent des « bâtonnets » qui doivent bien faire deux mètres de haut, et brûlent la journée entière, devant les portes du temple, rendant l’atmosphère du quartier irrespirable.

 

CrematDes employés du temple – doit-on dire, des bedeaux ? - régulièrement, arrachent les bâtons qui brûlent devant les portes du temple et les jettent par brassées dans les fours crématoires où ils flambent et rejettent leur parfum bien plus haut, empoisonnant des rues lointaines et probablement hindouistes – ce qui est, bien évidemment, nettement moins grave.

 

Ces jours de fêtes du nouvel an, on se bouscule dont dans les temples. Après avoir mis son bâton d’encens de deux mètres de haut à fumer à l’entrée, devant tous, on achète aussi quelques poignées de bâtonnets d’une taille plus raisonnable, et on va enfumer le temple et gazer la foule qui s’y presse. ancètresQuand on est dans la grande salle du temple, devant les rayonnages où s’empilent dieux, déesses, divinités inférieures et tablettes des ancêtres, la fumée d’encens est tellement épaisse, et son parfum tellement acre, qu’on se croirait sur le front d’Ypres, pendant la guerre de ’14. On s’attend à voir des piles de morts, dans les coins de la pièce.

 

Les survivants, par contre, sont absolument charmants et se fendent tous, que ce soit au temple, ou au bistrot qu’ils fréquentent avec vous, une fois la corvée religieuse accomplie, d’un Happy New Year ! - tonitruant, pour les messieurs, plus sage mais tout aussi aimable, pour les dames. Les gosses vous saluent d’un geste de la main, avec un large sourire et chaque parent tient à prendre une photo de vous, portant leur petit dernier qui pleure de tout son coeur, dès qu’on l’a installé dans vos bras.

 

exorcismePendant quelques jours, c’est aussi des cérémonies privées et publiques de purification des maisons : pour une somme modique qui lui a été versée à l’avance, un dragon, accompagné d’une dizaine de tambourinaires, va de maison en maison, de commerce en commerce, dans le but d’y accomplir quelques mouvements effrayants destinés à chasser les démons. Les tambours qui l’accompagnent rappellent bien que la musique chinoise, à l’origine, n’avait comme seul but que de terroriser diables et créatures de la nuit. Il suffit d’entendre un opéra dit de Pékin pour voir que ça na pas vraiment changé, d’ailleurs.

 

Bref, pendant une petite semaine, on entend, dans un coin de la ville, puis dans un autre, les tambours et on voit des dragons qui s’agitent ici et là. Le business ne fonctionne qu’un temps limité, mais c’est du travail assuré vingt quatre heures sur vingt quatre, pendant la période traditionnelle. La semaine suivante, le dragon et les tambourinaires boivent leurs gains et s’abîment le foie.

Booze

 

05:46 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion |  Facebook |

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