19/02/2007

Ma carrière d'acteur

Le lendemain, frais comme une rose – enfin, comme une rose pourrait l’être à Bombay, avec le temps lourd que nous savons - je termine mon petit déjeuner dans le corridor de l’hôtel quand je reçois un appel de ma journaliste, qui m’annonce son arrivée pour dans les prochaines minutes et me prie de l’attendre au pied de l’immeuble. Une fille qui connaît l’heure, c’est une fille bien.

 

Je termine donc mon toast d’une bouchée, finis mon thé, me brosse les dents en un tournemain et descend donc dans la rue, où je suis immédiatement noyés sous des vagues de mendiants. Alors que je me bats, le dos au mur, une Tata moderne, d’un jaune canari des plus éclatants, arrive et freine sec : la fenêtre s’abaisse et ce qui est probablement une bordée d’insultes, adressée à mes assaillants, sort de la voiture, faisant s’ouvrir, au milieu de la foule des malheureux, un chemin rappelant celui de la Mer Rouge que feu Moïse, dans je ne sais plus quel film américain à grand spectacle, était parvenu, avec l’aide du Tout Puissant, à ouvrir à son peuple qui souhaitait vivement rentrer en Palestine.

 

C’est ma journaliste, vers laquelle je me précipite alors qu’elle a ouvert la porte. Nous démarrons tout aussi sec. La clim’ de la voiture est bienfaisante. Mademoiselle la journaliste me conduit tout uniment aux studios, chez un copain à elle qui est régisseur et qui la paie – ah, elle l’avoue avec une franchise qui ferait chaud au cœur, si vous n’étiez l’esclave vendu – pour trouver des européens capables de tenir un petit rôle dans les myriades de films produites par son studio. Comme elle n’avait rien à faire ce matin, ma foi, mon appel tombait bien. Je lui pose quelques questions sur les possibilités qui s’offrent à moi, de visiter les studios, sur les petits rôles que je pourrais obtenir, le cas échéant et… sujet toujours épineux, sur ce que ça peut rapporter.

 

Là aussi, puisqu’elle est devenue mon manager potentiel, elle est franche : ce n’est pas avec les rôles de trois fois rien, les apparitions, les silhouettes, les trois secondes d’écran au cours desquelles on vous demande tout simplement de sourire et de serrer une main, que je vais devenir riche, et elle non plus.

 

Mais, vu qu’elle m’a vu passer sur l’écran, elle a confiance quant au fait que je pourrais décrocher de « vrais » petits rôles qui nourriront leur homme (ça, c’est moi) et leur femme (ça, c’est elle).

 

Arrivée au bout d’une heure de route, sans trop d’embouteillages – la fille connaît les raccourcis – aux studios où son copain travaille. On gare la voiture dans laquelle je dois laisser mon appareil photo (« meuh non, c’est sans risque !!! » me dit-elle… Si elle le dit, alors…), on s’inscrit, on entre, reçus par le copain. Ce dernier, un moustachu maigrichon et souriant, après les salamalecs d’usage, m’explique que Raja lui a parlé de moi au téléphone, et qu’il va donc voir si je peux avoir une série de castings, et même d’apparitions, déjà aujourd’hui. Si castings et apparitions sont concluants, ma foi…

 

Exit Raja, qui part à ses affaires, tout en me promettant de me faire signe. J’aimerais autant, vu qu’elle a mon appareil photo dans le coffre de sa Tata jaune canari pêtant.

 

Je suis alors maquillé vite fait, suis casté, effectivement, dans la matinée et, au vu des premiers résultats, suis prié d’arriver demain matin, à sept heures, pour deux ou trois petits rôles qui feront de moi, n’en doutons pas, une vedette.

 

Les castings ? On m’a prié de sourire, de rire, de me lever et de m’asseoir, de me tourner à gauche, à droite, de mimer la joie, la fatigue, le dégoût, le plaisir, la peur, j’en oublie. J’ai dit bonjour, au-revoir et je t’aime en Urdu, en Hindi, en anglais et en français. On m’a bien drillé à ne jamais remarquer la caméra qui tourne. L’air de rien, c’est ce dernier point qui est le mois facile à respecter. Ca nous a pris pas loin de cinq heures, tout ce bizenesse.

 

On m’a envoyé à la soupe, à midi : devant les studios, il y a une bonne vingtaine de cantines, certaines full veg’, les autres pas veg’, toutes fleurant bon. En choisissant une, au hasard, j’ai eu droit à un curry particulièrement féroce et j’y ai rencontré une demi-douzaine d’autres voyageurs dans mon genre, qui se sont laissé recruter pour Bollywood parce qu’ils avaient besoin de sous, ou afin de voir à quoi ça ressemblait. L’un d’entre eux, un Hollandais, est sur le coup depuis une semaine, et il a déjà fait acte de présence dans une dizaine de films, dans lesquels il entre et il sort, pour saluer un vieillard, pour se sauver devant un singe en furie, pour, assis à un bureau, taper sur le clavier d’un ordinateur tout en poussant un juron bien de chez lui, pour regarder d’un air luxurieux, avec un noir et une trentaine de messieurs Indiens (moustachus, eux), les déhanchements suggestifs d’une danseuse indienne accompagnée de quelques camarades. Ca lui assure ses repas et son logement, depuis une semaine, et il a gagné l’équivalent de près de cent dollars.

 

 Encore une semaine, et il se casse, pour aller en goguette vers Calcutta.

 

Pour moi, c’est le lendemain que je me retrouve vraiment à pied d’œuvre, à effectivement entrer dans une pièce pour saluer, mélangeant les bonjour français aux salutations punjabiennes apprises quelques secondes plus tôt, une famille, à laquelle je suis présenté par le fils qui rentre au pays.

 

Pour cela, dans un studio où l’on fondrait, tant il fait chaud, on m’a habillé d’un costume sombre, avec cravate serrée et chemise blanche, chaussures vernies et pointues, et un œillet à la boutonnière. Je crois comprendre que je suis un fêtard français, à deux doigts de suborner l’enfant de la famille, une ravissante créature potelée de seize ans tout juste - dans le film, du moins : moi, je lui en aurais donné au moins vingt - et qui est, effectivement, à manger. Naïve et belle, elle tombera follement amoureuse de mes « très honoré, Petite Médème ; très honoré, Chèèèr Meuhsieuh… » mais je ne doute pas que ça lui passera, car il n’y aura pas de deuxième intervention de ma part, dans ce film.

 

Deux heures plus tard, je suis revêtu d’un t-shirt immaculé, avec un short de natation comme on en voit que dans les publicités, pour… effectivement tenir un autre petit rôle dans une publicité pour une marque de lait. Mme l’actrice chante et joue tout le bonheur qu’elle a, à boire du lait direct du carton d’un litre, se goulafant à un tel point qu’elle en renverse partout sur elle, alors qu’un jaune, un blanc (c’est moi), un noir et un indien moustachu se dandinent avec enthousiasme à sa droite, regardant avec un air aussi libidineux que possible la boite de lait qui se vide en partie dans la bouche de l’actrice, et qui dégouline en partie sur ses joues, salopant son sari.

 

A la quatrième prise, le metteur en scène est content, et l’actrice en a marre, vu qu’elle n’a pas pu se rafraîchir, puisque la seule partie filmée quatre fois était sa bâfrerie lactolique et qu’on ne notait donc pas que le sari devenait de plus en plus poisseux.

 

Le curry du midi, donc, que je partage avec la fine équipe de la pub sur le lait. J’apprends que je suis déjà un acteur au deuxième niveau: vu que, faut-il croire, les castings ont été bons, je suis passé immédiatement aux vrais petits rôles, qui ouvrent la porte aux vrais rôles... On verra bien, je suis attendu à quinze heures pour une autre intervention.

 

Et quelle intervention : un vrai rôle ! Bon, pas tout à fait, mais presque. Je me retrouve dans un film au caractère historique indéniable, où je suis maquillé à la truelle pour me faire tout à fait pâle et maladif, afin de cacher le splendide bronzage qui faisait ma fierté.

 

Me voilà torse-nu, le torse d’un blanc-rose malsain, affublé de grandes culottes, dans lesquelles on a collé des coussins destinés à me faire un derrière de cheval de labour, trois fois plus gros que je ne suis,  et chaussé de babouches à la pointe aussi longue et effilée qu’un pal.

 

C’est pas trop facile de marcher, avec ça – le lest fesses-cuisses et les babouches, je veux dire.

 

De plus, on m’a collé un turban avec aigrettes qui me donne l’air vachement fin.

 

Je suis, dans le film, le Grand Eunuque du harem du Sultan Trucmachin et je me fends d’un salut jusqu’à terre, quand le Sultan entre et sort majestueusement du harem que je lui garde pur et vierge – enfin, façon de parler.

 

Une fois qu’il est passé, je me redresse et, alors que mon aigrette tremble encore d’émotion de son salut jusqu’à terre, sors de mes vastes poches une clé, qui doit bien faire cinquante centimètres de long, et trois ou quatre kilos de lourd, et referme la porte du harem, ignorant superbement les chuchotements et piaillements qui en proviennent, et les propositions de récompenses issues des lèvres purpurines des épouses et concubines  de Monsieur le Sultan, pour transmettre des lettres à des amants cachés au dehors.

 

Ce n’est pas que j’ai compris les propositions ; c’est qu’on m’a expliqué ce que les filles disaient, et comment je devais réagir : un rire dédaigneux, genre Balladur en goguette, ou un « Mpfh », accompagné d’un haussement d’épaules, selon l’intervenante.

 

Moi, en Grand Eunuque… c’est flatteur. Enfin bon, c’est un rôle de composition, me dis-je philosophiquement.

 

Fin de la journée, je suis reconvoqué pour le lendemain.

 

« Et comment s’improvise-t-on acteur ? » demanderez-vous. « Comment joue-t-on, si on a jamais appris ? »

 

Pour le jeu, c’est facile : nous avons tous vu les dessins animés de Tex Avery. Eh bien, ici, il faut jouer à la Tex Avery pour être… euh… comment dire… pour être… crédible.

 

Prenons un exemple : une fille est supposée me plaire ? Pas quand, dans le film, je suis Grand Eunuque, bien entendu… Donc, une fille est supposée me plaire ? Fastoche ; vous voyez le loup, dans Tex Avery, qui pousse des cris de malade, dont les yeux se désorbitent et dont la langue pend d’au bas mot cinq mètres, chaque fois qu’il rencontre une créature à son goût ? Je fais la même chose, sauf le coup des yeux qui sortent d’au bas mot un mètre des orbites, et c’est bon.

 

Il en va de même pour les autres situations : surprise ? Colère ? Peur ? Rage démoniaque ? Joie ? Embarras ? On roule les yeux, on se tord les bras, on théâtralise à l’excès, et tout le monde est content.

03:49 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinema |  Facebook |

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