15/02/2007

Arrivée de Fujiko

Arrivé vers les huit heures du matin, à Bombay – je n’oserais pas dire « à l’heure de pointe », vu que l’heure de pointe, à Bombay, commence un peu avant six heures et se termine vers les vingt heures, la marée allant d’abord dans un sens, puis dans l’autre – je prépare immédiatement tout, vite, vite, pour l’arrivée de Fujiko : sur les bons conseils d’un mauvais guide, j’arrange une nuit dans un hôtel étoilé, en ville. Il devrait être, pour le moins, correct.

 

De l’aéroport, alors que j’attends l’avion qui m’amène Fujiko, je loue un taxi climatisé qui lui permettra de se remettre de son passage à travers un aéroport dont la crasseuse moiteur ne lui rappellera que de très loin Narita ou Zurich.

 

Tout est prêt, et l’avion atterrit avec l’usuel retard d’une demi-heure, quand on arrive à Mumbai. Quelque soit l’heure prévue d’arrivée ou de décollage, à Mumbai, le pilote vous annonce immanquablement qu’il y a un embouteillage et qu’il faut donc patienter. L’avion atterrit, le temps passe, les premiers passagers sortent. Bientôt, Fujiko est là.

 

Elle est d’une humeur mélangée et nous nous sommes à peine embrassés qu’elle se lance dans de longues explications concernant son voyage : de Bruxelles à Zurich, pas de problème, mais, à partir de Zurich, elle a été importunée par un nuisible moustachu, au point auquel elle a dû appeler une hôtesse et on l’a déplacée… en classe business.

 

Quant à monsieur le moustachu, il passe justement, et Fujiko le suit des yeux en coulisse alors qu’il est accueilli par sa famille en liesse – épouse grassouillett et moustachue, cousins, neveux, nièces, oncles, frères et les six petits derniers. Ils ont dû affréter un autobus pour venir jusqu’à l’aéroport… Môssieur fait semblant de ne voir ni Fujiko qui le fusille du regard, ni moi-même. J’imagine qu’il est maintenant sur la liste des indésirables de la Swissair.

 

La limousine climatisée que j’avais commandée pour aller à l’hôtel arrive sur ces entrefaites. C’est une limousine climatisée à l’indienne : un minibus décrépit, dont on ouvre les fenêtres pour échapper à la lourdeur de la cabine et respirer. Ca me laisse bien augurer de l’hôtel que j’ai loué « sur descriptif ».

 

Nous roulons à travers un embouteillage démentiel, jusqu’à l’hôtel, qui se trouve pas trop loin de Colaba, entouré de bidonvilles.

 

Faire confiance à un vendeur indien quant à sa camelote, ce n’est pas très sérieux. En arrivant à l’hôtel, la chose m’est rappelée : la chambre est climatisée, mais est d’une humidité crasse ; alors que Fujiko veut prendre une douche, je vois passer un cancrelat : mieux vaut me taire. Fujiko sort d’ailleurs de la salle de bain où elle n’a pu obtenir autre chose que de l’eau froide. J’appelle le service de chambre. On m’avoue que la chambre que nous avons a, depuis plusieurs jours – comprendre, des mois – son chauffe eau en panne. On est prêt à nous apporter de l’eau chaude dans des seaux. Fujiko me regarde, les yeux noyés de fatigue et me dit qu’on peut laisser tomber l’eau. Allons dormir.

 

Pendant la nuit, nous coupons la clim’ qui ne fonctionne qu’entre glacial et polaire. Immédiatement, une puanteur d’humidité pourrissante envahit la pièce. Fujiko est, les dieux en soient remerciés, trop fatiguée pour noter la chose et dort sur ses deux oreilles – qu’elle a ravissantes.

 

Vers les six heures du matin, nous sommes réveillés par des râles agonisants semblant provenir d’au bas mot une dizaine de personnes différentes. Fujiko me demande s’il ne faudrait pas appeler la direction de l’hôtel et, pour faire bonne mesure, le service d’urgence. Outre le fait que le service d’urgence ne réagirait pas, je me résous à lui expliquer la raison de ces râles déchirants : l’Indien, fumeur, je suppose, aime se racler profondément la gorge, à plusieurs reprises, dès potron-minet, sans trop prendre le sommeil de ses voisins en considération. Afin de ne pas déranger son épouse qui dort, il se débarrasse de ses mucosités superflues dans le couloir de l’hôtel, après d’être, j’imagine, éloigné de la chambre qu’il partage avec bobonne, suffisamment enquiquinée, pendant la nuit, par les ronflements et les pets à répétition.

 

C’est sympa pour les voisins et Fujiko est parfaitement dégoûtée. Difficile de lui donner tort. Nous faisons l’impasse sur la douche, rapport à l’eau glacée, et refermons nos bagages avec l’idée de trouver un autre hôtel. Vu l’image que je lui donne des autres hôtels que j’ai pu visiter jusqu’à présent, et la présence de cancrelats, qu’elle a fini par noter, dans celui-ci, elle suggère que nous quittions immédiatement Mumbai pour Goa, dont elle a entendu dire beaucoup de bien. D’acc ma biche, on part à Goa.

 

Nous descendons donc nos bagages à la réception, où on nous les planque dans la salle protégée, et nous nous mettons en quête de la salle où le petit déjeuner est servi.

 

Il n’y a pas de salle de petit déjeuner.

 

Il n’y a d’ailleurs pas de petit déjeuner.

 

Qu’à cela ne tienne : nous prenons un taxi pour aller à Colaba centre, car de toute évidence, l’hôtel « central » n’est pas plus central que cela. Il faut en effet quelque minutes en Tata (c’est la marque des taxis, hein ?) pour arriver là où je logeais précédemment et trouver un établissement ouvert, où nous pourrons déjeuner. Nous résistons difficilement à l’idée d’entrer dans un Mac Donald’s.

 

Après un excellent en cas, Fujiko, quoique sale comme un rat – dit-elle – voit la vie d’un œil neuf et plus optimiste. Elle me demande, par curiosité, d’aller visiter un gueshouse central, qui permettra la visite de la ville, quand même. Je l’envoie dans mon « here it is clean », seule, et elle redescend horrifiée : outre le fait que le proprio, la voyant seule, a essayé de la tripoter, l’endroit est « clean » pour des garçons, peut-être, pour des Indiens, certainement, pas pour une jeune fille japonaise.

 

Bon, on a encore le temps et, de toute manière, on parlait d’aller à Goa, n’est-ce pas ?

 

Nous voici donc repartis par les rues de Bombay, celles qui seraient les plus intéressantes et les plus proches, suivis par des meutes de vendeurs et des troupes serrées de mendiants, tous nous interpellant, nous touchant, essayant chacun d’être entendu en couvrant de ses cris les cris de ses concurrents. Le vacarme est indescriptible et s’y ajoute, comme toujours, les beuglements des klaxons.

 

Fujiko fait soudain un écart et entre dans une immense agence Thomas Cook où je la suis. La foule qui nous suivait n’ose entrer ici, vu que c’est protégé par des cerbères, fusil à la main, et se disperse, à la recherche d’autres victimes.

 

Je regarde Fujiko d’un œil interrogateur et elle me dit, d’une petite voix, dans le silence feutré de la salle :

 

-          Tu m’avais dit que la Thailande, c’était très joli, n’est-ce pas…

 

Fujiko est une fille qui est capable de prendre rapidement une décision. Ce n’est pas un défaut, loin de là.

03:19 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : bombay |  Facebook |

Commentaires

fujiko1 heureusement que tu n'as pas de moustache.

Écrit par : fujiko1 | 18/02/2007

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