22/01/2007

Les oeuvres immortelles de Bolliwood...

Les films façon Bolliwood, il y en a plusieurs veines.

 

La veine pour enfant fonctionne ainsi : Ganesh a un fils, et ce fils, aux pouvoirs magiques étendus, est facécieux. Ce jeune baudet trouve spirituel de se rendre invisible, de se faire envoler les gardes moustachus de l’un ou l’autre palais et de les envoyer dans des pays inconnus où ils sont poursuivis par des dragons, des démons, des flamands, des monstres de tous genres ; de transformer de riches maisons en masures, et lycée de Versailles ; d’inventer des armées fantômes, dans le but de terroriser des villes et des bourgades. Tout au long de l’épisode, il rit dans sa grande bête trompe d’éléphant plus ou moins bien attachée – les effets spéciaux ne sont pas de mise, ici.

 

Bolliwood a du produire au bas mot un millier de variations, usuellement sans queue ni tête, sur les plaisanteries perpétrées par le fils de Ganesh. Ce gosse mérite la corde. Cependant, si on le supprimait, nul doute que les producteurs de Bolliwood le remplaceraient immédiatement par plus stupide, plus malfaisant et encore plus moche. Et ça ferait rire les enfants du cru. Cette engeance est cruelle.

 

Si l’on s’intéresse maintenant au monde adulte, deux grandes lignes se dégagent.

 

Il y a les films à caractère historique – enfin, qu’ils disent… Dans ces films, un prince moustachu au nom imprononçable, tombe amoureux d’une créature au nom tout aussi imprononçable. Les parents s’en mêlent, puis un jaloux, dont la méchanceté se remarque immédiatement, du fait qu’il est glabre, essaie de kidnapper la pulpeuse créature. Puis les dieux s’en mêlent et force revient au droit, à l’amour et à la moustache. La princesse, dont les yeux avaient été un instant trompés par les démons, revient à son Roméo au nom imprononçable et à la moustache avantageuse. Le tout est entrecoupé de numéros de danse et de chants qui auraient rendu Gene Kelly jaloux. Le film se termine lors d’un grand ballet au cours duquel tout le monde, sauf le vilain jaloux glabre, danse. Le vilain glabre est, quant à lui, prisonnier des démons qui lui font la fête pire que les barbichus musulmans quand ils font la fête aux pauvres petits moutons.

 

Puis, il y a des films modernes.

 

Une ravissante créature du Punjab (les habitants du Punjab, ça doit être leurs paysans du Cantal, de la Bretagne, ou de la Flandre profonde à eux), dans le genre hanches généreuses, œil charbonneux, poitrine avantageuse et double pneu Kronembourg, vient de fêter ses seize printemps. On la voit arriver, emballée dans un sari, courant à travers les champs, vers son papa adoré auquel elle annonce, hors d’haleine (ce qui lui permet de forcer sur le halètement, et de souligner ainsi le volume de ses appas), que sa brebis préférée vient de donner naissance à un adorable petit agneau, que je ne vous dis que ça.

 

Son papa, un noble vieillard tout de blanc habillé et chevelu, à la moustache et à la barbe soignées, parfois veuf, parfois pas, se dit qu’il est temps de marier la petite.

 

Ca tombe bien, il a un prétendant en main.

 

C’est un bon garçon moustachu, du Punjab, lui aussi, qui travaille dur sur la ferme voisine, dont il est propriétaire depuis le décès de son papa à lui. Il garde bien entendu sa maman à la ferme, une noble femme aux beaux cheveux blancs qui entend tout, qui sait tout, qui comprend tout : la tatie-gâteau dont nous rêvons tous. Si la fifille accepte la proposition de son papa, elle vivra une vie de rêve entre un mari qui l’idolâtrera et une belle-maman genre tatie-gâteau, donc.

 

Hélas, trois fois hélas, le frère, qui a été faire des études aux Etats-Unis rentre sur ces entrefaites, avec un ami qu’il a invité à venir voir à quoi ressemblait l’Inde, enfin, le Punjab, aujourd’hui. L’invité est soit un Indien émigré depuis plusieurs générations, et qui a totalement perdu ses racines (il est glabre, c’est tout dire), soit un étranger pur sucre. La pauvre enfant en tombe amoureuse.

 

Dans les cas les plus graves, elle l’épouse.

 

Encore pire, elle le suit aux Etats-Unis, ou en Hollande, ou en Angleterre – cela dépend du film.

 

Mais elle comprend vite que le Punjab, c’est mieux, et que les bons maris moustachus de la ferme d’à côté, avec une maman compréhensive genre tatie-gâteau, c’est l’idéal. Après deux ou trois incidents affreux, impliquant des menaces, quand pas des tentatives, de meurtre, la jeune femme divorce donc et redevient une bonne fille du Penjab car, une fois rentrée, l’oreille basse, elle accepte tout ce que son papa (et sa future belle doche) lui ont toujours dit, et épouse le bon garçon qui l’attendait toujours, la main sur le cœur et la moustache avantageuse.

 

Le tout entrecoupé de danses et de chants à la gloire du Penjab. Ca dure trois bonnes heures.

 

Transposez tout cela dans le cinéma français, changez Penjab par Normandie, Bretagne, Alsace ou Cantal, et feu le Maréchal Pétain en serait mort de joie.

 

Quoique sa réputation étant celle qu’elle était, je crois plutôt qu’il se serait fort ennuyé.

 

Le film qui passe, ce soir là, avec la sono bloquée sur maximum, est fait dans la veine moderne et la jeune demoiselle du Penjab danse de la manière la plus déhanchée, avec une trentaine de petites camarades, pour faire bien voir à tous que les filles de la région, ce sont pas des mijaurées. Elle chante des trucs en penjabi, sous-titré en bengali, qui sont à la gloire du Penjab. A peine arrivée aux Etats-Unis avec son nouveau mari ancien Indien, et nouveau glabre, elle décroche un poste de speakerine en prime time de la télévision des minorités indiennes, et elle chante à gorge d’employé, comme l’aurait dit le regretté inspecteur principal Alexandre Benoît Bérurier, la gloire de cette belle région.

 

Ca se termine à coups de couteau, après un presque viol, entre les deux tourtereaux, à la suite d’un différent qui lui-même vient du fait qu’un afro-américain, comme on dit en novlangue, laid comme le péché, après avoir bu un verre de trop lors de l’une des réceptions organisées par le mari glabre, avait manqué de respect à Mme. Elle avait reproché cet impair de l’afro-américain à son petit chéri, et de fil en aiguille… tous les hommes mariés qui me lisent sauront ce qui arrive.

 

Quatre heures après, le film est enfin arrivé à son terme, et nous pouvons dormir. Mon voisin de devant essaie de faire basculer son siège au point de m’écraser les genoux ; je résiste comme je le peux ; il se lève pour me demander en anglais de laisser faire ; je lui réponds en français de crever la bouche ouverte. Il ne comprends pas les mots, mais devine bien que le sens de ma réponse n’est pas favorable à sa requête. On s’arrête là. J’ai maintenant quelques heures de sommeil, peut-être, devant moi, emballé dans ma couverture pur acrylique, à combattre la clim.

05:29 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinema, art |  Facebook |

19/01/2007

La planque aux bonbons

Qui ne demande rien, reçoit. Je donne tout ce que j’ai de bonbons sur moi, à une nuée de gosses rigolards qui se pressent autour de moi.

 

J’ai ainsi une fillette qui, une fois son bonbon reçu, et avec l’espoir d’en avoir un deuxième, se colle le premier… entre les fesses, pour pouvoir à nouveau tendre innocemment les deux mains.

 

Elle est trahie par une petite camarade qui s’exclame en m’indiquant le corps du délit à moitié enfoncé, sur sa robe qui est encore plus enfoncée, bien entendu. Mais ça dépasse. La gamine se retourne, furax et prête à la castagne, me révélant la supercherie. Bon, ça vaut bien un deuxième bonbon… mais je n’oublie pas la délatrice qui, n’écoutant que la morale, j’en suis certain, a fait son possible pour que la justice éclate. Pour elle aussi, un bonbon.

 

Les bonbons distribués, les gosses restent avec moi, afin de voir les photos sur l’écran de l’appareil. Ils n’en finissent pas de s’exclamer, mais je dois les quitter. En fait, je ne dois pas mais je suis, comme tout européen, un homme pressé, vite lassé de rester en place, voyageur et curieux de la surface, glissant sur le vernis. Il faudrait longtemps pour connaître ces enfants, les apprécier ; je ne me donne pas ce temps. J’ai certainement tort.

 

indianbutcherEn remontant, je passe d’abord devant une boucherie, ou un abattoir, je ne sais comment le décrire. Ce que je sais, c’est que quelques minutes passées là dedans, et on devient végétarien. L’odeur fade de la viande dans l’atmosphère lourde, irrespirable, de la pièce au plafond bas, est assez pour soulever le cœur. Et dire qu’il y a des gens pour travailler ici la journée entière… On s’habitue à tout, faut croire.

 

ReglementindienJe remonte ensuite la colline, pour arriver, un peu avant les jardins parsis, à un amusant temple hindouiste, devant lequel un règlement pourrait faire sourire jaune nos amis féministes. En effet, si les femmes sont autorisées à prier dans le temple, ce n’est pas à n’importe quel moment de leur cycle que l’autorisation s’applique. On voit bien qu’en Inde, la malédiction des avatars fait bien des filles, des créatures maudites.

 

Après cela, c’est le parc qui, lui-même, précède les jardins interdits qui protègent les tours du silence, et les vautours obèses. A tort ou à raison, on croit toujours sentir le parfum révoltant des cadavres cuits, mais pourrissant quand même… Même si la vue est belle, et même si le parc offert par les Parsis, à fin de dédommagement pour le léger désagrément que nous savons, est agréable, quoique couvert de détritus, on s’éloigne vite.

 

Parfois, à Delhi, à Bombay, ou à Calcutta, on voit une poubelle publique. Elle est immanquablement vide. Un pauvre l’a retournée et a fouillé jusqu’au fond, avec l’espoir de trouver un objet, un morceau de tissu, une bouteille en plastique vide, un truc qui, pour lui, valait encore quelque chose… Le problème des ordures, dans les grandes villes indiennes, et dans les petites, ainsi que dans les villages et dans les hameaux, n’a pas été réglé. Parfois, une municipalité fait l’effort d’investir dans un système de nettoyage : des camions arrivent, chargent ce qu’ils peuvent et le décharge quelques kilomètres plus loin, quand le conducteur du camion, payé par la mafia des chiffonniers, leur laisse la cargaison à fouiller. On a déplacé le problème, les ordures s’envolent bientôt, et noient la ville entière, les banlieues, les campagnes.

 

Mais la journée se passe, et il est temps que je rentre à l’hôtel pour y chercher mon bagage. En bas, je hêle un taxi, on discute ferme sur le prix, et me voilà parti jusqu’à la gare routière – si on ose appeler ce lieu de rassemblement d’autocars ainsi – afin de prendre mon bus jusqu’à Aurangabad. Je trouve vite mon bus Mercedes, qui m’a l’air splendide, à part le fait qu’il a reçu un beau gnon sur l’un de ses pare-brises, et qu’il a une estafilade tout au long du flanc. Les routes indiennes ne sont pas très sures, dit-on.

 

A l’intérieur, c’est Byzance : les rangées, bien séparées les unes des autres, sont de trois sièges – deux d’un côté, un de l’autre – dont l’aspect rappelle les fauteuils de première classe des compagnies aériennes les plus réputées. Il y a aussi une téloche, avec un lecteur de vidéos. Ca, c’est plus ennuyeux. Je crains qu’on y ait droit, pendant une partie de la nuit. Il y a, enfin, une couverture sur chaque siège, pour lutter contre la climatisation qui sera féroce, comme partout où on l’a, en Inde. Je me suis toujours demandé pourquoi on ne diminuait pas, tout simplement, la clim’, plutôt que la mettre sur maximum… Le départ était annoncé pour 19h et on nous annonce un petit retard d’un quart d’heure au départ, qui sera certainement rattrapé dès la première étape. Le bus démarre donc, à moitié plein, à la nouvelle heure dite, et le chauffeur … fait le tour de la ville, en maraude, avec l’espoir de récupérer des passagers supplémentaires, sans prévenir son chef quant à la manne inespérée qu’il récupère par ailleurs, bien entendu. Il doit être dix heures quand, ayant fait le tour des endroits les plus glauques de Bombay, nous sommes enfin sur la route. La télé démarre pour les nouvelles, puis l’accompagnateur glisse un film dans le lecteur de DVD : Bolliwood, nous voici…

15:55 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : enfants, cuisine, hygiene |  Facebook |

18/01/2007

Le quartier des lavandiers

Le quartier des lavandières se trouve au pied de Malabar Hill : un dédale de ruelles tortueuses dans lesquelles deux personnes ne marchent pas de front. C’est pratique, quand on se croise. Alors, il faut qu’un des deux passants se range dans l’entrée d’une cabane, en faisant attention à ne pas ouvrir, en l’effleurant, la porte du lieu, afin de laisser passer l’autre.

 

La ruelle typique, pour dire vrai, est déjà difficile à pratiquer pour une personne marchant seule. C’est une trouée sombre entre deux rangées de masures dont les toits couvrent la chaussée, cimentée plus ou moins correctement – bonjour les glissades en temps de pluie – avec, des deux côtés, un couple de marches conduisant aux masures. A chaque huis, des gosses qui ne savent pas encore marcher, se tiennent au chambranle de la porte, pour voir à quoi le monde extérieur ressemble. S’ils s’en tiennent à ce qu’ils peuvent voir devant chez eux… La première fois que j’ai parcouru ces rues, je me souviens avoir vu une dame qui, le balai à la main, sortait de la maison un rat encore dans les dernières convulsions de l’agonie. Deux corneilles s’étaient immédiatement précipité dessus, commençant à le dépiauter à coups de bec, devant la dame hilare, alors que le pôvre n’avait pas encore remis sa belle âme à Dieu… Et il y a des crétins qui assurent que l’écologie et la non-violence sont liées.

 

piscineOn y arrive dans le quartier par une rue presque large, dans laquelle déjà les voitures ne peuvent pas entrer, rapport à deux ou trois virages qui préviennent le passage, et de quelques bornes antiques et jamais bougées. Une petite place, bordée d’une gigantesque piscine sacrée – donc dégueulasse – dans laquelle les gosses jouent, et les adultes se livrent à leurs bains rituels. Tout ce petit monde partage la piscine avec des canards et, bien entendu, avec les rats.

 

Les voitures en moins, c’est déjà tout ce que la ville compte de klaxons, ou presque, qui nous a quitté. Il reste encore quelques mobylettes antédiluviennes dont le moteur mourant n’autorise pas la vitesse, mais dont le propriétaire bichonne le triple avertisseur d’origine italienne et l’utilise tous les cinq mètres. Non je mens : le bruit des klaxons de mobylette est tellement aigre et perçant qu’on finit par lui accorder des qualités, ou des défauts, c’est selon, qu’il n’a pas. C’est juste l’habituel hurlement nasillard, brutal et soudain, qu’on en a par-dessus la tête d’entendre. Par contre, le pouêêêt tous les cinq mètres, ce doit être à peu près ça.

 

On en est, les dieux en soient loués, vite débarrassé, de ce bruit, et on se retrouve donc dans les ruelles noires du quartier des lavandières. Assez curieusement, si les ruelles sont assombries par les toits qui débordent largement des masures, les habitants ont fait un effort pour rendre gaies les ruelles, en peignant leurs façades de couleurs pimpantes. Malheureusement, la peinture bon marché pèle vite.

 

Alors qu’on croyait être presque arrivé à la mer, on arrive soudain sur une grande place, faite de briques concassées, de blocs de bétons empilés à la va-comme-je-te-pousse, avec ici et là, pour relier les différents niveaux de la place, quelques marches sommairement cimentées. Sur toute cette surface, il y a des piquets entre lesquels des cordes ont été tendues, pour pendre une immense lessive. Il y a des baignoires qui font office de machines à laver (le réceptacle) pendant que les lavandières (le moteur), penchées sur leur baignoire, travaillent à nettoyer un linge infini.

 

dhobisDes lavandières ? Non, des lavandiers, en fait. Des gamins de douze ans, ou des vieillards de cinquante – oui, on est vite vieux, dans ces circonstances, sont cassés en deux, chacun sur sa baignoire, dans une bonne humeur qui surprend. Tout le monde sourit, bavarde joyeusement, échange des propos qui font éclater de rire une rangée entière. La journée va vite, j’espère, quand elle se déroule dans de telles circonstances et que l’on sait que du travail, c’est la garantie du curry du soir… Curieux, de voir comme le monde des lavandières des récits de notre enfance se trouve ici le même, hors le sexe. Nous passons de joyeuses commères braillardes et rigolotes à de joyeux bonhommes, braillards et amusants. Alexandre Dumas pourrait venir ici, il ne serait pas dépaysé.

 

Les lavandiers vous sourient, vous apostrophent, mendient des photos. On est trop content de leur faire plaisir ainsi. Plus tard, on va auprès d’un chef qui sait lire, on lui faire écrire l’adresse à laquelle un paquet de photos pourrait être reçu. Ca fait toujours plaisir, je suppose, et ils ont si peu que nous pouvons leur donner cela. Sans compter qu’eux, n’ont pas été vous agresser, vous, touriste, sac de fric dont il faut vous libérer à tout prix.

 

On dirait qu’ici, les femmes sont reléguées à d’autres tâches. Les leurs ne sont pas moins pénibles : il s’agit de garder et de nettoyer la maison, de surveiller les enfants encore au berceau, de remonter l’eau, plusieurs baquets chaque jour, pour les besoins du ménage. On n’imagine pas le miracle qu’est un robinet.

 

dhobissuburbEnfin, on arrive, par l’une ou l’autre ruelle coudée,  à la mer, qui fait aussi office de toilettes. On voit donc, dans la distance, les derrières roses ou bruns des ceusses qui sont partis au petit coin. Il est impossible de se cacher donc, toute honte bue, et le besoin se faisant pressant, c’est ça ou rien. Le vent vient de la mer et la marée est basse. Quand elle monte, embarquant la merde avec elle, elle balaie l’entrée des ruelles et tapisse les murs des déjections dans lesquelles, une fois la marée basse de retour, les enfants vont jouer.

 

Girls

 

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15:46 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : travail, enfance, urbanisme |  Facebook |

17/01/2007

Les tours du silence, les vautours, et leurs maladies cardio-vasculaires

Mais ça, c’est pour dans quelques jours. Ce que je fais, cette aprème, dans le but de me changer les idées après le coup de la carte sim, c’est une longue promenade le long de la mer, sur la plage de sable fin et d’un gris crasseux, couverte de petits restaurants faits eux même de bric et de broc, et strictement interdits par la municipalité – tout comme les attractions qui sont en dur et gardent la place prise depuis au bas mot vingt ans.

 

Les flics passent en voiture sur la plage, trois fois par jour, moustache au vent et teint rougeaud et furax, pour rappeler que tout cela est interdit, dit, dit, et pour toucher leur petite enveloppe. Quand les propriétaires les voient arriver, de loin, ils rangent quelques tables et chaises, et jurent aux flics qu’ils n’ont ouvert que pour détruire prochainement, et que les gens assis ne sont pas des clients… Comme ça, pour les flics, non seulement les finances s’améliorent, mais, de plus, l’honneur est sauf.

 

Pris sous un vent agréable qui vient de la mer, loin de la route assourdissante de coups de klaxons et du bruit des échappements crevés, on parvient presque à oublier Bombay. Mais, en poussant la promenade, on arrive au bout de la baie, dans un coin dont la puanteur vous fait revenir à la réalité : c’est la décharge publique que les nageurs – car il y a des nageurs sur cette plage ! - doivent bien tolérer, puisqu’elle prend quelques arpents, toujours plus nombreux, de la place qu’ils doivent alors partager avec les corneilles.

 

Pour elles, c’est Noël.

 

En fait, pour elles, l’Inde, c’est Noël.

 

La mer est huileuse de crasse. Des dizaines de bouteilles de plastique flottent dans le coin, et entre les cailloux qui font la fin de la plage, il y a des cadavres qui font le bonheur des rapaces.

 

Les cadavres, parlons-en. Je suis maintenant au pied de Malabar Hill, la colline de Malabar, bien connue pour ce qu’on appelle poétiquement les tours du silence – en plus prosaique : des pourrissoirs pour cadavres, réclamés par la religion parsie.

 

Les Parsis sont des gens qui vénèrent le soleil et qui estiment que la pureté qui va avec ce dernier nous prévient, entre autres choses, de brûler ou d’enterrer les morts. On les met donc au sommet de tours où ils pourriraient tout à leur aise, des semaines durant, infectant la contrée entière si Dieu, dans Son infinie bonté, n’avait heureusement inventé les vautours.

 

Quelques dizaines de vautours, gras comme des dindes de noël, ont donc établi leurs quartiers dans les jardins qui entourent les tours du silence, et vivent, si j’ose dire, sur la bête. On assure qu’un vautour un peu affamé vous décharne un cadavre en moins d’une journée. Malheureusement, les vautours meurent d’apoplexie, de cholestérol, de diabète et d’artério-sclérose, toutes maladies venues d’une nourriture trop riche et d’une hygiène de vie déplorable : les animaux n’ont même pas à voler pour se trouver à la table du festin, jour après jour… Affamés, donc, les survivants ne le sont pas, et ne se pressent pas toujours pour aller nettoyer les tours du silence.

 

Et les cadavres parsis se défaisaient donc, petit à petit, sur les tours du silence… Quand la population de Bombay, excédée par la puanteur qui provenait des tours, a forcé des solutions. Et pour en arriver à excéder une population indienne pour des petits problèmes d’odeur, il en faut pas mal, ça devait être croquignolet, à l’époque.

 

La religion reste quelque chose de bien sérieux et respectable, en Inde, et les Parsis sont extrêmement puissants : on en est arrivé à une espèce de compromis : les Parsis ont installé des réflecteurs solaires sur les tours, ce qui cuit les cadavres qui, de ce fait, puent moins, tant qu’ils ne sont pas mangé par les vautours.

 

Comme la proposition était maigre, la municipalité, forcée d’accepter car les parsis sont les seules personnes riches de la ville, les seules qui paient des impôts et, donc, les employés municipaux, incluant le maire… Tuktukindiala municipalité, donc, a du trouver une deuxième source de pollution à éliminer – voilà ce qui explique la disparition des tuk tuk dans le centre ville. Et puis, disons-le, rancuniers comme des vieilles espagnoles, les parsis avaient déclaré que si on leur interdisait leur belle coutume à eux, dont l’odeur ne les dérangeait aucunement, eux, il fallait interdire une belle coutume des autres, dont le bruit les dérangeait.

 

La colline est vaguement odorante, et calme : personne ne souhaite particulièrement baigner dans l’odeur de la putrescence des cadavres… mais cette putrescence a fortement diminué du fait des autocuiseurs solaires, et du fait heureux qu’il n’y a pas tant de parsis que cela. Dans le lointain des jardins secrets, on voit parfois quelques vautours traînent leur surcharge pondérale, et des nuées de corneilles qui ont l’air satisfaites. On ne voit pas les tours car les funérailles Parsies sont secrètes. Si l’on continue à marcher vers le nord,un peu plus loin, on trouvera un quartier luxueux, sous le vent de la mer qui éloigne l’odeur des tours du silence vers la ville, c'est le nid des quelques richissimes Parsis qui possèdent la colline.

 

Au bas de la colline, c’est la zone. C’est la zone au point que si Hector Malot revenait, ils en hoquèterait d’horreur. C’est le quartier des lessiveurs, couronné d'un bâtiment moderne qui, chez nous, serait abattu sur le champ - sauf dans les banlieues françaises du 93, cela va sans dire.

Batimentdeluxe

 

13:17 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : animaux, cuisine, religion, medecine |  Facebook |

11/01/2007

Manifestation pacifiste, mitraillettes en bandoulière

Ma bonne humeur s’évapore vite, une fois que, dehors, petit déjeuner avalé, je me retrouve à essayer d’acheter une carte sim, pour mon cellulaire. L’achat de ladite carte a toujours été un achat difficile, ici, vu le caractère policier du pays.

 

Depuis le bain de sang d’hier, c’est devenu à peu près impossible.

 

Mais comme le commerçant Indien préfèrerait crever que ne pas vous vendre quelque chose, il commence par vous vendre son produit, puis ensuite vous accompagne à la station de police où il a un bon copain, et vous devez montrer patte blanche, passer une interviouve au cours de laquelle vous devez tout révéler sur votre famille, jusqu’à la douzième génération, et sur vous-même.

 

Ensuite, quatre (oui, quatre) photos, chacune accrochée à un formulaire que vous devez remplir quatre fois, puis la prise de vos empreintes digitales…

 

Je ne veux même pas imaginer comment un Pakistanais doit faire pour obtenir la carte magique.

 

Enfin, le dossier maintenant complété, j’ai droit à l’autorisation d’usage de la carte, que le commerçant se fait une joie de me donner (j'ai déjà payé) et que je glisse enfin dans mon téléphone. Le flic, un moustachu bonnasse, me rappelle que je devrai rendre la carte à mon départ du pays. Je lui jure sur la tête de ma vieille mère malade que je n’y manquerai pas.

 

Une demi-journée perdue, avec ces conneries…

 

Me voilà donc sorti de la station de police, mon téléphone maintenant en état de marche pour l’Inde, reconfiguré à l’heure locale, que je mets au fond de ma poche, rapport aux Jojo les doigts de fée locaux. Je vais d’un bon pas, le long de la digue, vers la Porte de l’Inde, une grosse mocheté faite à la fin des années vingt, pour célébrer le passage du Roi et Empereur George V, et de sa petite dame, à l’occasion d’une visite des lieux. C’est monumental, stérile et moche. Dès la fin de la matinée, c’est entouré d’une myriade d’Indiens venus admirer la mer parsemée d’îlots-forteresses occupés par la marine militaire et de bateaux cargos en attente de leur entrée dans le port.

 

L’horizon gris confond mer et ciel et un hélicoptère tourne au loin, surveillant le trafic maritime.

 

goiAutour de la Porte, c’est la foule. Une foule plutôt insoucieuse et gaie, avec des parents, des gosses, des camelots vendant tout et n’importe quoi : des jeux, des glaces… Il y a des photographes qui, comme du temps de mon enfance, proposent d’immortaliser la promenade. On vous prend en photo, avec votre fiancée, votre épouse, vous enfants, ou vos épouses et vos belles-mères, et encore le chien. Cinq minutes plus tard, la photo vous attend, développée en plusieurs exemplaires, pendant que le photographe qui vous a tiré le portrait vous pourchasse dans la foule et vous ramène à l’échoppe ou, la joie au cœur, vous payez votre écot et exhibez ensuite fièrement la photo à la famille en liesse.

 

La Porte est comme un éperon dans la mer. On a cassé le golfe, accumulé de la terre, bâti une puissante digue, afin de planter, loin devant tout, cette porte supposée accueillir le Roi. Visiblement du travail sérieux, fait et pensé par le colonisateur. Un travail digne des pyramides – toutes proportions gardées, œuf corse.

 

Le seul élément qui indique bien une influence indienne dans cette belle ouvrage, est que la Porte a été achevée avec deux ans de retard. Le roi, retourné en Angleterre depuis belle lurette, n’a jamais vu la Porte terminée.

 

La Porte des Indes… J’y passerai souvent, le temps que je passerai à Bombay, faisant ainsi un détour bienvenu, puisque c’est le seul endroit où on peut prendre l’air du grand large et oublier la puanteur atroce de la pollution des voitures. Sauf les quinze ou vingt premiers mètres, quand on arrive sur la digue. Il y a un coin où tout Bombay, semble-t-il, se soulage de sa petite et de sa grande commission, ce qui fait qu’en arrivant à la digue, vous êtes pris à la gorge par une odeur de merde et d’urine et vous passez au pas de course à travers un véritable nuage odorant avant d’en arriver à moins … disons … à moins parfumé.

 

chicotelEn allant vers la Porte, vous passez devant le plus bel hôtel du monde – ou d’Inde, c’est selon votre opinion – gardé par deux messieurs habillés tels les maharadjas du temps passé. C’est l’un des grands palaces qui soient, dit-on. Je serais surpris qu’il puisse échapper aux invasions de cancrelats, cependant. Mais bon, tout est possible.

 

Un beau matin, à la Porte, justement, je verrai une manifestation manifmusulmane, d’abord, inter-religieuse, ensuite, destinée à condamner les attentats qui viennent d’avoir lieu. J’y compterai des musulmans, des musulmanes, des indous, des catholiques.  Trois juifs en uniforme anversois, avec les nattes et les chapeaux de fourrure, arriveront au grand galop, mais en retard – vu les embouteillages invraisemblables dont Mumbai souffre, je ne crois pas que c’était mauvaise foi de leur part. D’un autre côté, vu que les musulmans, aussi pacifistes qu’ils aient été lors de la manif, étaient armés de mitraillettes. Alors, c’était peut-être mieux ainsi…

 

J’assiste avec curiosité à la manifestation puis, alors qu’elle se disperse, comme je suis le seul étranger, la télé locale se précipite sur moi pour me demander ce que je pense de cette triste affaire, et de cette manifestation. Me voilà potentiellement célèbre. Ils attendent le robinet d’eau tiède ; je le leur donne. Après tout… Interviouve terminée, la journaliste, une ronde moustachue sympathique, me demande si je ne ferais pas du cinéma, tant que je suis ici, et elle me laisse sa carte. Ca tombe bien, j’ai toujours rêvé de devenir acteur, de fréquenter les créatures pulpeuse d’Hollywood, de sortir d’une voiture protégé par des gorilles, entouré des hurlements hystériques et extasiés de demoiselles boutonneuses et à peine pubères. Quoique, depuis que je suis à Mumbai, tout ce qui, dans mes rêves, pourrait faire du bruit sera aisément abandonné.

 

Et puis, quand je verrai les actrices pulpeuse made in India, je me rendrai compte que de Hollywood à Bollywood, la différence ne se limite pas à une lettre.

 

22:42 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique, archictecture |  Facebook |

10/01/2007

Les restaurants de Colaba

Le soir, je vais dîner dans l’un de ces nombreux restaurants qui font la gloire de Colaba.

 

Il y a deux types de restaurants indiens : les full veg – lire : les végé cent pour cent pur jus – et les arabes, où l’on trouve de tout : plats pour végétariens, ou plats pour carnivores.

 

Pas de porc, quand même.

 

Tant mieux pour la gentille petite Babe, le cochon dans la ville, l’immense actrice adorée de tous les enfants et de quelques grandes personnes ; tant pis pour les pov’ petits agneaux qui sont tellement gentils, et dont le bêlement harmonieux rappelle le bruit d’un doux klaxon que les Indiens détesteraient, vu qu’il ne fait pas assez de bruit.

 

Les full veg, ce sont les restaurants tenus par des indous, par les adorateurs de Shiva, par les fidèles de Vishnou, par les sectataires de Ganesh, et/ou de n’importe quel autre animalo-humano-divinité du panthéon religieux de l’Inde. Les autres restaurants, ce sont ceux qui sont tenus par les musulmans. En Inde, tout est religieux, même la restauration.

  

Autant l’Inde est sale, crasseuse, même, autant, à ma grande surprise – j’ai vérifié, et je passerai mon temps à vérifier tout au long du voyage, rapport à Fujiko – les cuisines des restaurants sont impeccables.

 

Enfin, disons qu’elles sont extrêmement propres.

 

Le parfum qui se dégage des différents établissements vous fait saliver pire qu’un dogue de Bordeaux quand on pose sa gamelle devant lui. Si on avait le ventre pour, on se ferait deux ou trois douzaines de repas par jour.

 

Et puis, quand on entre dans le restaurant, un monsieur courtois et moustachu vous guide immédiatement vers une place juste sous le climatiseur, ou sous le ventilateur, et ne perd pas de temps à prendre votre commande, rapport à la boisson. Il y a un truc merveilleux, ici : le jus de citron avec de l’eau pétillante. J’imagine que le risque de galopante n’est pas inexistant, vu l’état de propreté douteuse des verres et les glaçons de provenance inconnue, mais c’est boooooooooon…

 

Les restaurants au personnel musulman sont mes favoris. D’abord, parce que je suis de nature carnivore ; ensuite, parce que le personnel y est autrement plus courtois et attentionné que dans les restaurants full veg.

 

La carotte et le brocoli rendent morose, faut croire.

 

Au fond du restaurant, que je choisis systématiquement pour son parfum sympathique et toujours dans une ruelle dans laquelle jamais une voiture ne peut s’aventurer, rapport au bruit des klaxons, je savoure un instant de vrai repos pour mes oreilles, et de plaisir intense pour mon estomac, soudain devenu celui d’un gourmet exigeant. Le dernier coupe-gorge recèle des cavernes littéralement magiques, dès qu’on parle des plaisirs de la table.

 

J’adore les cuisines asiatiques, mais jamais je ne mangerai aussi bien qu’en Inde.

 

Dommage qu’il y ait les Indiens et leur fâcheuse propension à mendier, à faire un vacarme de taré, à essayer de m’écraser, au volant de leur somptueux destriers, à tenter de me faire les poches, ou à vouloir me vendre des trucs qui ne m’intéressent franchement pas.

 

Sans compter les fakirs de cirque, selon lesquels j’ai un karma fantastique qui les pousse à me dire mon avenir, contre monnaie sonnante et trébuchante.

 

Il doit être bientôt dix heures quand je rejoins mon hôtel, épuisé de ma journée de promenade et de mes deux ou trois heures de sommeil de la nuit précédente. Mon hypothèse est que, si les chauffeurs de taxi sont des lève-tôt, il est probable qu’il sont couche-tôt aussi. Avec un peu de chance, les quelques conducteurs qui passeront encore dans ma rue négligeront de klaxonner… et je suis vanné. Temps de dormir.

 

Miraculeusement, cette nuit là, soit les chauffeurs se donnent le mot et décident de me laisser tranquille, soit c’est la nuit des couche-tôt – une fête religieuse comme il en existe tant, en Inde – soit je suis tellement fatigué que je n’entends rien.

 

En tout cas, je me réveille au son du klaxon, le lendemain matin, passé six heures, enfin reposé. Un regard par ma fenêtre : la vue est belle, la mer est étale. Dans la distance, on peut voir la Porte des Indes. Je me sens mieux et je suis certain que Bombay est une ville merveilleuse.

gateofindia

 

Je ne ferai même pas attention aux cancrelats qui se sauvent, quand je rentre dans la salle de bain. L’air de rien, ce sont de grands timides.

22:38 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cuisine, animaux, religion |  Facebook |

09/01/2007

La pagaille et les morts

Dès six heures du matin, le tintamarre des klaxons est assourdissant. La voiture indienne est composée de quatre pneus lisses, d’un volant pour diriger les deux pneus avant, d’un moteur digne d’une lessiveuse antique pour faire avancer le tout, d’un klaxon monstrueux et de plusieurs klaxons de secours.

 

Au bout d’une journée en Inde, le bruit devient intolérable. A Mumbai, la pollution déchire la gorge.

 

Me voilà donc debout bien plus tôt que je ne l’aurais imaginé, après deux ou trois heures de sommeil. Bien que j’aie passé quelques heures droit sous un ventilateur, je me sens à nouveau poisseux. Douche et habillage au plus léger : une chemisette ample et une paire de shorts. C’est encore trop, mais moins, c’est illégal. J’arrive dans l’entrée de l’hôtel où l’on vous sert un petit déjeuner composé de thé versé, par un fier moustachu que je n’avais pas vu la nuit dernière, dans une tasse douteuse – enfin, propre à la locale – et de deux toasts. En espérant ne pas me choper une entérite…

 

Et me voilà parti en goguette.

 

Bombay, ou Mumbai, c’est selon, est une aimable petite bourgade de quinze à vingt millions d’habitants. On ne sait pas exactement. Sur ces quinze à vingt millions d’habitants, entre trois et cinq millions (mais les chiffres ne sont pas certains) vivent dans ce qui est réputé le plus grand bidonville du monde. sdf2Ce plus grand bidonville du monde déborde largement dans la ville: tout au long de certaines avenues, on peut voir, sur le trottoir boueux, des tentes de fortune, des bâches parfois bleues, parfois vertes, toujours trouées et abritant une famille. La mère, ou une grande sœur, cuisine devant la bâche, sur un feu de bois entouré de deux parpaings, pendant que les enfants jouent, pour les plus petits, sous la bâche, pour les plus grands, sur la rue.

 

Et sur la rue, les voitures passent, klaxonnant à perdre l’ouie, dans le but de chasser les enfants.

 

Les rues sont longées d’échoppes, de tables volantes sur lesquelles on trouve tout ce qui pourrait être vendu. Sauf que c’est illégal et que, régulièrement, la police fait une rafle, embarque une douzaine de vendeurs et leur marchandise, dans de gros paniers à salade. Bientôt, on revoit les vendeurs. Leur marchandise saisie a été confisquée ; ils se relancent dans la grande aventure du commerce avec un nouveau stock, et de meilleurs guetteurs chargés, pour un salaire modique, de prévenir à temps de l’arrivée de la maréchaussée.

 

famillesdf2Entre les tables volantes et parfois confisquées, on trouve plusieurs centaines de milliers de dormeurs – ceux qui n’ont même pas un toit de toile… les sans-abris, les sans domiciles fixes, les vagabonds. Pour Bombay, le nombre de ces misérables dépasse probablement le demi-million.

 

 

Passer dans la rue, sur le trottoir, relève de l’exploit sportif. On doit, à chaque instant, repousser un vendeur et, pour les filles, protéger son derrière des pincements libidineux.

 

On peut être misérable, on n’en est pas moins homme…

 

On doit ignorer chaque please please, chaque hello my friend, chaque where are you from, chaque just one question, balayer du bras le vendeur qui essaie de vous bloquer devant son stand, et la forêt de mains tendues par des gamines à peine pubère, un gosse sur la hanche. On doit enjamber dormeur après dormeur, dormant si bien et si profondément, au milieu de la cacophonie, qu’on se demande, parfois, si on n’enjambe pas un mort.

 

On doit, enfin, protéger ses poches.

 

Avançant ainsi, j’arrive finalement, dans la chaleur lourde du petit matin, dans la poussière de la pollution des voitures – pollution invraisemblable, fumée d’une épaisseur crasse, qui rappelle les Trabant est-allemandes à l’époque de leur gloire – jusqu’à l’un des monuments incontournables de Mumbai : la gare Victoria, Victoria Station, où je souhaitais entrer, afin de me prendre un billet jusqu’à Goa.

 

MumbayVSLa gare est une splendeur, dans le style colonial victorien, tendance délirant indien. Après un instant d’arrêt, j’y rentre et en fais le tour, avant de me diriger vers une première, puis une deuxième salle des guichets. Pour les étrangers, c’est au deuxième étage, qu’il faut aller, afin d’acheter l’un des billets mis en quota car sinon, les places de trains sont réservées des semaines à l’avance, dans des trains tout juste dignes des temps de la colonie.

 

 

Trainbombay

 

 

Trainbombay3eclasse

Me voilà donc à poireauter dans une queue qui fait plaisir à voir : je suis le deuxième ; il y a juste une demoiselle dont la blondeur et l’accent indiquent une origine anglaise, et qui m’a l’air charmante, quoiqu’un peu ronde.

 

Une heure plus tard, je suis toujours le deuxième et la grosse conne qui me précède n’est pas encore parvenue à s’acheter son billet pour Hyderabad, ou Chennai. C’est le genre greluche qui veut montrer qu’elle adooore les indigènes en s’habillant à la locale et en prononçant, ici et là, un terme urdu ou indien qui lui permettent de montrer à monsieur le vendeur de billets qu’elle vit ici depuis un bail, et qu’elle aimerait tellement s’intégrer, going native, comme on dit… Ca exaspère monsieur le vendeur de billet, un solide moustachu, d’autant plus qu’elle glousse bêtement à chaque réponse d’icelui.

 

Ca m’exaspère aussi, au point auquel, après une heure et cinq minutes, la dinde n’ayant toujours pas décidé ni de sa date de départ, ni de sa destination, ni de sa classe de voyage, ni de sa date de retour, je décide que le bus fera l’affaire. Pour cela, je dois sortir de la gare et filer un peu plus loin, tout près d’un marché où les échoppes des voyagistes se trouvent, serrées les unes contre les autres. En sortant de la gare, je prends une petite bouteille d’eau, et file sur ma prochaine destination.

 

Arrivé au marché, j’en fais tranquillement le tour, pendant qu’un guide improvisé essaie de me faire croire que sa présence est obligatoire, puis abandonne mon guide pour aller aux échoppes où je me trouve un billet, non pas pour Goa, finalement, mais pour Aurangabad. Ah, oui, Aurangabad… Pourquoi pas.

 

Dans le lointain, j’entends un sourd claquement, comme une porte d’acier qui se ferme. Une explosion de gaz, je suppose, vu l’anarchie effarante et l’état général du « rien ne marche » de la ville… Je n’y pense plus et vaque à mes affaires. Dans les petites rues, une fine couche de boue, ou de bouse de vache, colle aux semelles des flip-flops, et il faut aussi faire attention à ne pas glisser, alors qu’on passe devant les vendeurs de trucs et de machins, à enjamber les dormeurs, en repoussant les assauts des mendiants…

 

Oui, il y a de belles choses à voir, à Bombay, mais ce sont toujours des bâtiments datant de l’antiquité coloniale… asmumbaiSur ces bâtiments, qui rappellent la splendeur d’un empire déchu, poussent des arbres. Parfois, cependant, ils sont gardés en bon état, vu leur usage intensif. Usuellement, alors, ils sont entourés de militaires en armes, l’air farouches et la moustache en avant, qui vous interdisent de photographier le bâtiment. La méthode, alors, et de s’éloigner d’un air distrait et de prendre la photo du bâtiment qui vous avait tapé dans l’œil un petit peu plus loin, sous un autre angle, dès que les militaires regardent ailleurs. Sinon, une rafale de mitraillette, ça ferait mal.

 

Les flics, quant à eux, à la différence des militaires, ne sont équipés que d’un grand bâton, souvenir des habitudes coloniales, quand on n’armait pas les indigènes, ou souvenir des habitudes anglaises, selon lesquelles un pandore n’a que son uniforme pour se faire respecter.

 

Et puis, promenade à travers les rues, à s’éloigner des klaxonneurs, à filer parfois la pièce aux mendiants les plus pauvres, à prendre une photo ici ou là. Dans la distance, des hurlements lamentables de sirènes, signalant le passage d’un camion de pompier, celui d’une ambulance, ou la fin d’un shift pour les ouvriers des arsenaux, je ne sais pas.

 

Vers la fin de l’après-midi, je me trouve un cybercafé dans lequel je vais consulter, vite fait sur le gaz, ma messagerie. Outre l’habituel, j’y trouve une douzaine de messages paniqués, tous envoyés depuis quelques minutes, me demandant si je suis toujours vivant. Tiens, c’est bizarre. Je réponds, en deux mots, que tout va bien.

 

C’est en sortant que je tombe sur des éditions spéciales des journaux locaux : sept, huit, neuf bombes viennent d’exploser, dans des trains de banlieue et dans les gares de Bombay, tuant un grand nombre de personnes. Pour le grand nombre, vu la foule serrée des gens qui se pressent dans les gares et dans les trains, je ne suis pas particulièrement surpris. C’est le lendemain que j’apprendrais que plus de deux cents passagers sont morts, dont une européenne grassouillette habillée à la locale, que le nombre de blessés est incalculable, que les secours ont été en dessous de tout.

 

Ce dernier point non plus, ne me surprendra pas exagérément.

 

De retour au cybercafé, et envoi d’un courriel général à tous ceux qui m’ont écrit ; à tous ceux qui ne m’ont pas écrit, mais qui n’allaient pas y manquer ; à tous les autres aussi.

 

Lecture des journaux et consultation des programmes de nouvelles, à la téloche, ce soir là. J’ai eu de la veine : la salle des pas perdus de Victoria Station a été l’une des cibles, on y a relevé une trentaine de morts.

17:33 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

07/01/2007

Racolage et hôtel propre (à la mode indienne)

Je monte l’escalier tortueux et noir de crasse, derrière mon porteur que j’ai rattrapé en quelques enjambées, et nous nous arrêtons au troisième étage. Tiens, bizarre, je m’attendais au quatrième. Le gardien, sans demander son reste, sans même réclamer un pourboire, descend. Tiens, c’est étrange : méfiance, méfiance…

 

Here, it is clean, me dit monsieur le propriétaire, un jovial moustachu accompagné de son sbire, moustachu lui aussi. Oui, dans l’entrée, du moins, c’est propre. Enfin, du point de vue indien, c’est propre. La chambre que l’on me fait visiter est propre aussi, selon les standards locaux.

 

La propreté en Inde, c’est quelque chose que l’on découvre avec les jours. Quand Monsieur le proprio d’un hôtel, dont vous demandez invariablement la visite avant de décider d’y dormir ou non, vous annonce fièrement qu’ici, c’est propre, il faut transposer.

 

Le  ici c’est propre d’un hôtel indien, ou d’un hôtelier indien, correspondrait, en Europe, à un  l’hôtel vient d’être visité par l’hygiène, le patron a été arrêté et ne devrait pas sortir de tôle avant dix ans, et l’hôtel a été fermé sur le champ, par le procureur du roi/de la république. On est pour l'instant en train de chasser les plus gros rats.

 

Autres pays, autres mœurs.

 

Ici, donc, du point de vue indien, c’est propre. Oui, c’est vrai, du point de vue indien, il n’y a pas de quoi se plaindre.

 

C’est alors que je me rends compte que le prix qui m’est annoncé est de deux cents roupies supérieur au prix normal, et que je suis un étage trop bas. Je fais alors ce qu’on ne fait qu’en Inde, au comptoir de l’hôtel : je discute le prix. Il va être quatre heures du matin…

 

Je rappelle donc qu’on m’attend, sans nul doute avec impatience, à l’étage au dessus. Certes, mais ici, c’est mieux, me répond-on et puis, à la réflexion, on change le prix aussi… Bref, j’ai droit à une chambre du type ici c’est propre, incluant une douche intégrée à ma chambre, pour le prix que j’aurais payé un étage plus haut, dans un autre établissement du genre ici c’est propre, je n’en doute pas, mais sans douche.

 

Bon, d’acc. J’en ai moi-même marre…

 

J’irai vérifier, le lendemain, par curiosité, à l’hôtel au dessus. C’est exact, pour le même prix (avant discussion, bien entendu), j’aurais eu une chambre avec une vue un tantinet meilleure – dame, un étage plus haut… - mais sans douche. La douche commune de l’hôtel, que je vais alors visiter, rappelle de mauvais souvenirs d’Europe Centrale, dans les années quarante.

 

Finalement, le choix forcé de la nuit d’avant n’était pas si mal que cela. La question est : le jour où ma petite amie arrivera, que trouverai-je pour que ce soit tolérable à son point de vue ?

 

En attendant, je réserve deux nuits dans le chic hôtel propre où je me trouve, le temps de visiter Bombay, et de me retourner, avant une première promenade à l’extérieur de la ville.

 

Mon baluchon à la main, et mon sac d’ordi sur l’épaule, collant ma chemisette à mon dos, de la manière la plus désagréable, je rentre dans ma chambre propre, me déshabille, prend une longue douche bien froide qui décolle la poisse, me sèche à un drap de bain humide, puis tombe d’une masse sur mon lit qui me répond d’un puissant grincement indigné. Je ferme les yeux ; dodo.

12:55 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

04/01/2007

Des mendiants

L’autoroute urbaine qui conduit de l’aéroport de Mumbai à la ville est engorgée, à toutes les heures du jour et de la nuit. Il y a souvent, de plus, l’un ou l’autre festival religieux pendant lequel la foule des orants déborde sur la chaussée, la diminuant d’autant, et le passage de l’une ou l’autre vache, aux cornes peintes pour faire joli.

Holycows

 

Alors, un conducteur sort de sa voiture et, avec tout le respect qui lui est dû, il pousse la vache doucement, doucement, sur le trottoir. Il faut encore que la vache ne soit pas de mauvaise volonté. Si un comparse lui tend une touffe d’herbe pendant qu’on la pousse hors de la route, usuellement, elle se laisse faire.

 

Bientôt – je veux dire : au bout d’une petite heure de route ponctuée de coups de freins et de volants suicidaires, de coups de klaxons incessants – bientôt, donc, on quitte l’autoroute engorgée pour une sortie parfois un peu moins engorgée. Par les grandes avenues, on rejoint Colaba et ses hôtels / pensions destinés aux routards qui se contentent de peu. famillesdfTout au long du trajet, on voit les bâches tirées pour la nuit par des groupes de malheureux qui n’ont rien, et certainement pas un toit, des vagabonds, des sdf, comme on dirait aujourd’hui, qui se protègent ainsi des pluies diluviennes de la mousson qui fait rage. Ainsi, même s’ils sont transis d’humidité, au petit matin, ils n’ont pas reçu la douche directement sur eux, et ont pu dormir un peu.

 

 

sdf4Ces sans abris ont moins de chance que leurs frères et sœurs qui ont eu, eux, le bonheur de se réserver une place sous le pont d’une autoroute, à un endroit presque sec, à deux pas d’un feu rouge où ils peuvent envoyer leurs femmes et enfants faire la manche ; mais pourraient-ils se plaindre ? Il y a plus malheureux qu’eux… Des vieilles, usuellement, ou des mères de famille, qui dorment dans le ruisseau, sur un trottoir qu’elles partagent avec les rats, les corneilles et les ivrognes, car il n’y a plus de place au sec. En saison humide, c’est le bonheur…

 

SDFLes groupes de sans abris dorment en se réunissant par sexe. Les hommes et les garçons d’un côté, les femmes et les filles de l’autre. J’imagine qu’il y a, de la part des filles, comme une espèce de méfiance à l’égard des garçons, et une volonté de ne pas se retrouver, une fois de plus, enceinte. En groupe, le risque est moindre, de se faire accoster ou violenter par un inconnu, ou de céder à ses penchants les plus inavouables, dans un pays où la femme doit arriver vierge au mariage.

 

Toutes les filles de plus de quatorze ans qui mendient se promènent un enfant accroché à la hanche. Ce n’est pas nécessairement le leur, mais un gosse morveux, pendu à la hanche d’une fillette, ça inspire la pitié, au feu rouge, et elles peuvent espérer un petit quelque chose. La mendicité est agressive et les vagues de miséreux qui viennent, l’une après l’autre, frapper au carreau de votre taxi, donnent froid dans le dos, après coup. sdf3Pendant les assauts, c’est l’inquiétude, d’abord, l’agacement, par la suite, la rage folle envers un gouvernement d’incapables, enfin – et, accompagnant cette rage folle, la rage envers la populace miséreuse qui jamais n’arrête de quémander, de vous coller aux basques, de vous agresser.

 

Sur l’autoroute, mon chauffeur, soudainement, s’arrête sur ce qui, ici, fait fonction de bande d’arrêt d’urgence. Il me jette un regard glauque, quitte le volant, va fouiner dans son coffre, rapporte une bouteille d’eau qu’il boit d’un coup. J’avais déjà démonté la barre du frein à main, dont l’usage ornemental était évident, et la tenais fermement en main, à tout hasard… Finalement, après un deuxième regard glauque dans ma direction, il va au bord de la route, et vomit tripes et boyaux. Après cela, se sentant gaiement rafraîchi sans doute, il se rassoit dans la voiture et, sans un mot, sans même me regarder à nouveau, redémarre, reprenant sa place dans le trafic.

 

Je replace la barre du frein à main là où je l’ai trouvée.

 

En attendant, c’est mon premier jour, ma première nuit, à Mumbai. Il fait mourant de chaleur poisseuse, et un simple ventilateur ferait mon bonheur. TaxisPendant que mon taxi peine à rouler, avec son minuscule moteur qui ferait honte à une vieille Trabant, et mon chauffeur qui ne sait pas exactement où il doit me lacher, je regarde autour de moi, dans la nuit noire, les ombres qui avancent, tendant parfois la main, parfois couchées sur les trottoirs, essayant de dormir. La voiture cahote sur un revètement digne du Congo, ou sur des bouses de vaches, ou sur des poubelles, ou sur des cadavres. Finalement, au coin fait par une ruelle et la somptueuse perspective de la digue qui mène jusqu’à la prestigieuse Porte des Indes, il y a un bâtiment prêt de s’écrouler, dans lequel se trouve mon hôtel. En fait, le bâtiment est partagé entre quatre établissements, chacun faisant un étage. Un gardien moustachu en manches de chemise, coiffé d’une splendide casquette à visière de molesquine, à peine réveillé – il doit être un peu après trois heures du matin - prend ma valise et commence à monter l’escalier qui mène aux hôtels, alors que je donne quelques roupies supplémentaires à mon chauffeur moustachu, aux yeux toujours aussi exaltés, en forme de pourboire.

 

Il tire la gueule, en me disant que le prix de l’essence a beaucoup augmenté, que sa femme et ses onze enfants ont faim, que le voyage a duré plus longtemps qu’il ne le pensait… que je suis un étranger plein de fric, finalement. Je reste inflexible et le quitte sur des imprécations murmurées en urdu, et qui ne doivent pas être particulièrement gentilles à mon égard. Oignez vilain

 

 

16:12 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, voitures |  Facebook |

03/01/2007

Aéroport International de Mumbai, la vitrine de l'Inde...

L’arrivée à l’aéroport de Bombay – Mumbai, aujourd’hui – est effectivement un moment qui surprend, si on a pas été prévenu. Dans toutes les villes du monde, ou presque, l’aéroport international est une vitrine… internationale, justement, et les autorités locales font de leur mieux pour que le passager qui arrive reçoive une bonne impression de l’endroit où il arrive. L’aéroport international de Mumbai est un bâtiment délabré, sale et odorant qui ressort d’entre d’autres bâtiments délabrés, sales et odorants.

 

L’ensemble – espaces verts compris - rappelle Moche les Clapiers, riante banlieue difficile du département 93, dans la région parisienne.

 

Le parfum de moisissure vous prend au nez. Les fenêtres sont sales. Les plafonds sont tachés, de place en place, de grandes traces d’humidité. A chaque porte d’embarquement, ou de débarquement, c’est selon, il y a un salon d’attente avec une téloche qui hurle, devant une dizaines de passagers pieds nus, hagards, écroulés dans leur fauteuil défoncé et qui attendent, fatalistes, leur avion en retard.

 

lebordeldemumbaiLa marche des passagers qui arrivent est rendue un peu plus lente, du fait que les longs couloirs sont poisseux, que leur sol est collant et glissant. Ca nous ralentit. Les passagers indiens, qui connaissent les lieux, retirent immédiatement leurs chaussures, dès la sortie de l’avion, pour arpenter les couloirs. De toute évidence, la pellicule qui encrasse les sols est collante à la semelle des pieds, quand elle est glissante à celle des chaussures. C’est ainsi que nous voyons les passagers indiens, y compris de petites vieilles en sari, trotter de plus en plus loin devant nous, quand nous, les étrangers ignorants, peinons à ne pas nous casser la figure. Un passager Suisse, qui tente, tout comme moi, de garder son équilibre, m’assure, entre deux haltes, que l’aéroport est nettement plus propre que la dernière fois.

 

La dernière fois, c’est il y a deux ou trois mois, précise-t-il… Je ne veux pas savoir à quoi il ressemblait avant : des rats montaient le long des murs ?

 

airportGoaEst-il nécessaire de préciser que la plus grande partie de l’aéroport que nous parcourons est ornée d’affichettes rappelant que l’aéroport étant objectif militaire, il est strictement interdit de prendre une photo.

 

 

Le passage de la frontière, puis des douanes, est inoubliable. Il se fait en plusieurs étapes. Il faut d’abord prendre l’habitude de ce qu’est une queue à l’indienne : chacun marche littéralement sur l’autre pour passer le premier. Du bébé dans les bras au vieillard grabataire, tous ici usent de leurs coudes d’une manière qui ferait envie aux jeunes loups employés dans les multinationales françaises. Passé le premier moment de surprise, je me mets aux coutumes locales et défends ma place contre de nouvelles hordes d’Indiens qui arrivent, sortant d’un autre avion en retard lui aussi. On en aurait les coudes saignants, à force d’usage…

 

Après avoir écrasé deux ou trois douzaines de concurrents, dans la file, il faut d’abord montrer son passeport avec visa, à un flic moustachu. Le passeport est minutieusement surveillé sous toutes les coutures. Une fois que le douanier repère l’endroit qui indique qu’on a bien payé son dû pour rentrer dans son bôôôô pays, il vous colle un coup de tampon, d’un geste las, et vous envoie, d’un deuxième geste tout aussi las (il faut dire que l’avion est arrivé avec un certain retard, un peu après minuit), vers derrière lui, dans la direction des carrousels, où les valises apparaîtront bientôt.

 

Le mot « bientôt » a un sens tout à fait différent, selon, qu’on le prononce à Tokyo ou à Mumbai. Il faut noter, aussi, que nos bagages sont supposés arriver sur le carrousel nr 2, autour duquel nous sommes attroupés, et qu’au dernier instant, c’est un autre carrousel qui démarre, pour nous donner nos bagages.

 

Une petite heure plus tard, ma valise arrive enfin, entre d’autres qui ont beaucoup souffert. De toute évidence, les bagagistes indiens aiment jeter au sol ce qu’ils devraient porter, et crever les sacs « mous », afin de jeter un coup d’œil à ce qu’il y a dedans. S’ils aiment, ils gardent.

 

Le moment est maintenant venu de passer la douane. Certains sont fouillés comme des voleurs. Les Pakistanais particulièrement. Eux, ils ont droit à tout, de toute évidence, et les vestiges de la guerre – je veux dire, DES guerres – entre les deux pays sont des tisons encore bien brûlants.

 

Après avoir passé la douane, donc, on tire et on pousse, ou on porte, son bagage jusqu’à la sortie, où une triple haie de chauffeurs hurlant dans votre direction vous accueille. Un peu avant de devoir entrer dans la mêlée, vous avez un petit guichet dans lequel vous voyez deux ou trois moustachus qui agitent la main pour vous proposer quelque chose. C’est le bureau des taxis. Vous payez là, et vous recevez un numéro. C’est celui d’un chauffeur qui vous attend, dans sa Tata flambant vieille, prêt à démarrer vers la ville. On vous propose le choix entre une voiture climatisée à quatre cents roupies, ou une voiture non climatisée à trois cents. Comme la climatisée est une voiture dont la climatisation est en panne… mais elle a l’avantage de cahoter avec plus de mollesse sur les irrégularités de la route. Quant à moi, habitué au temps lourd, je me prends un taxi normal.

 

Cette nuit là (car il doit être maintenant aux alentours de deux heures du matin), il pleut comme vache qui pisse. Le conducteur du taxi 27 a disparu, dieu sait où. Vu l’endroit, ne devrais-je pas dire « les dieux savent où » ?

 

Il revient peu de temps après la fin d’une tornade, et quelques instants avant le début de la prochaine, l’œil incendié, marchant de travers. Visiblement, il fume des choses qui ne doivent pas être bonnes pour la santé – ni de la sienne, ni des passagers qu’il transbahute d’un coin à l’autre de la ville. Il ouvre le coffre de sa Tata aux pneus usés jusqu’à la corde, et qui est occupé d’une bombe – le mot n’est pas trop fort – contenant son gaz. Ah, oui, j’oubliais : les taxis, ici, roulent au gaz. Dans ce coffre, il est impossible de mettre ma - pourtant minuscule – valise. Je l’installe donc à côté de moi, sous mon sac à dos, qui contient mon ordi. Le conducteur, se tenant d’une main à la voiture, pour garder son équilibre, parvient jusqu’à sa portière, l’ouvre, se laisse tomber dans son siège alors qu’une nouvelle trombe d’eau arrose la cour des arrivées. Je referme ma vitre, comme je le peux, car la manivelle est cassée. C’est ce qu’on appelle ici la climatisation à l’indienne.

 

L’autoroute qui relie le terminal international au centre-ville ferait peur aux scénaristes les plus fous de la grande époque du cinéma muet. Il y a, d’un côté comme de l’autre, trois bandes de roulement. Ces bandes deviennent, dans la pratique, quatre bandes, voire cinq, dans les moments le plus difficiles. A deux heures du matin, comme à une heure du matin, ou comme à midi, on est au milieu d’un embouteillage de fous. Enfin, non, j’en rajoute : si, de six heures du matin jusqu’à dix heures du soir, la ville bouchonne à faire peur, à deux heures du matin, c’est une course de stock-cars. On roule au milieu d’un concert de meuglements de klaxons, en rasant ses voisins, alors qu’on doit aller à pas loin de soixante à l’heure, entre d’autres taxis Tata, quelques tuk tuk, des chariots, et que des bandes de tarés, fous de hach’, traversent l’autoroute sans regarder ni à gauche ni à droite. L’odeur de la ville est acre, et me rappelle les plus beaux moments de Berlin Est. On a interdit aux tuk tuk locaux, depuis quelques années, de rouler dans le centre ville, tant ils polluaient. Je crois que, pour faire bonne mesure, l’interdiction a pris place le jour même où on interdisait aux Parsis de laisser pourrir leurs cadavres sans la moindre limite, au sommet des tours du silence qui se trouvent dans le sud ouest de la ville.

 

En pleine ville.

 

Bienvenue à Bombay…

 

20:19 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |