17/01/2007

Les tours du silence, les vautours, et leurs maladies cardio-vasculaires

Mais ça, c’est pour dans quelques jours. Ce que je fais, cette aprème, dans le but de me changer les idées après le coup de la carte sim, c’est une longue promenade le long de la mer, sur la plage de sable fin et d’un gris crasseux, couverte de petits restaurants faits eux même de bric et de broc, et strictement interdits par la municipalité – tout comme les attractions qui sont en dur et gardent la place prise depuis au bas mot vingt ans.

 

Les flics passent en voiture sur la plage, trois fois par jour, moustache au vent et teint rougeaud et furax, pour rappeler que tout cela est interdit, dit, dit, et pour toucher leur petite enveloppe. Quand les propriétaires les voient arriver, de loin, ils rangent quelques tables et chaises, et jurent aux flics qu’ils n’ont ouvert que pour détruire prochainement, et que les gens assis ne sont pas des clients… Comme ça, pour les flics, non seulement les finances s’améliorent, mais, de plus, l’honneur est sauf.

 

Pris sous un vent agréable qui vient de la mer, loin de la route assourdissante de coups de klaxons et du bruit des échappements crevés, on parvient presque à oublier Bombay. Mais, en poussant la promenade, on arrive au bout de la baie, dans un coin dont la puanteur vous fait revenir à la réalité : c’est la décharge publique que les nageurs – car il y a des nageurs sur cette plage ! - doivent bien tolérer, puisqu’elle prend quelques arpents, toujours plus nombreux, de la place qu’ils doivent alors partager avec les corneilles.

 

Pour elles, c’est Noël.

 

En fait, pour elles, l’Inde, c’est Noël.

 

La mer est huileuse de crasse. Des dizaines de bouteilles de plastique flottent dans le coin, et entre les cailloux qui font la fin de la plage, il y a des cadavres qui font le bonheur des rapaces.

 

Les cadavres, parlons-en. Je suis maintenant au pied de Malabar Hill, la colline de Malabar, bien connue pour ce qu’on appelle poétiquement les tours du silence – en plus prosaique : des pourrissoirs pour cadavres, réclamés par la religion parsie.

 

Les Parsis sont des gens qui vénèrent le soleil et qui estiment que la pureté qui va avec ce dernier nous prévient, entre autres choses, de brûler ou d’enterrer les morts. On les met donc au sommet de tours où ils pourriraient tout à leur aise, des semaines durant, infectant la contrée entière si Dieu, dans Son infinie bonté, n’avait heureusement inventé les vautours.

 

Quelques dizaines de vautours, gras comme des dindes de noël, ont donc établi leurs quartiers dans les jardins qui entourent les tours du silence, et vivent, si j’ose dire, sur la bête. On assure qu’un vautour un peu affamé vous décharne un cadavre en moins d’une journée. Malheureusement, les vautours meurent d’apoplexie, de cholestérol, de diabète et d’artério-sclérose, toutes maladies venues d’une nourriture trop riche et d’une hygiène de vie déplorable : les animaux n’ont même pas à voler pour se trouver à la table du festin, jour après jour… Affamés, donc, les survivants ne le sont pas, et ne se pressent pas toujours pour aller nettoyer les tours du silence.

 

Et les cadavres parsis se défaisaient donc, petit à petit, sur les tours du silence… Quand la population de Bombay, excédée par la puanteur qui provenait des tours, a forcé des solutions. Et pour en arriver à excéder une population indienne pour des petits problèmes d’odeur, il en faut pas mal, ça devait être croquignolet, à l’époque.

 

La religion reste quelque chose de bien sérieux et respectable, en Inde, et les Parsis sont extrêmement puissants : on en est arrivé à une espèce de compromis : les Parsis ont installé des réflecteurs solaires sur les tours, ce qui cuit les cadavres qui, de ce fait, puent moins, tant qu’ils ne sont pas mangé par les vautours.

 

Comme la proposition était maigre, la municipalité, forcée d’accepter car les parsis sont les seules personnes riches de la ville, les seules qui paient des impôts et, donc, les employés municipaux, incluant le maire… Tuktukindiala municipalité, donc, a du trouver une deuxième source de pollution à éliminer – voilà ce qui explique la disparition des tuk tuk dans le centre ville. Et puis, disons-le, rancuniers comme des vieilles espagnoles, les parsis avaient déclaré que si on leur interdisait leur belle coutume à eux, dont l’odeur ne les dérangeait aucunement, eux, il fallait interdire une belle coutume des autres, dont le bruit les dérangeait.

 

La colline est vaguement odorante, et calme : personne ne souhaite particulièrement baigner dans l’odeur de la putrescence des cadavres… mais cette putrescence a fortement diminué du fait des autocuiseurs solaires, et du fait heureux qu’il n’y a pas tant de parsis que cela. Dans le lointain des jardins secrets, on voit parfois quelques vautours traînent leur surcharge pondérale, et des nuées de corneilles qui ont l’air satisfaites. On ne voit pas les tours car les funérailles Parsies sont secrètes. Si l’on continue à marcher vers le nord,un peu plus loin, on trouvera un quartier luxueux, sous le vent de la mer qui éloigne l’odeur des tours du silence vers la ville, c'est le nid des quelques richissimes Parsis qui possèdent la colline.

 

Au bas de la colline, c’est la zone. C’est la zone au point que si Hector Malot revenait, ils en hoquèterait d’horreur. C’est le quartier des lessiveurs, couronné d'un bâtiment moderne qui, chez nous, serait abattu sur le champ - sauf dans les banlieues françaises du 93, cela va sans dire.

Batimentdeluxe

 

13:17 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : animaux, cuisine, religion, medecine |  Facebook |

Commentaires

ce commentaire est excellent: "En fait, pour elles, l’Inde, c’est Noël."

Écrit par : sabine | 19/01/2007

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