09/01/2007

La pagaille et les morts

Dès six heures du matin, le tintamarre des klaxons est assourdissant. La voiture indienne est composée de quatre pneus lisses, d’un volant pour diriger les deux pneus avant, d’un moteur digne d’une lessiveuse antique pour faire avancer le tout, d’un klaxon monstrueux et de plusieurs klaxons de secours.

 

Au bout d’une journée en Inde, le bruit devient intolérable. A Mumbai, la pollution déchire la gorge.

 

Me voilà donc debout bien plus tôt que je ne l’aurais imaginé, après deux ou trois heures de sommeil. Bien que j’aie passé quelques heures droit sous un ventilateur, je me sens à nouveau poisseux. Douche et habillage au plus léger : une chemisette ample et une paire de shorts. C’est encore trop, mais moins, c’est illégal. J’arrive dans l’entrée de l’hôtel où l’on vous sert un petit déjeuner composé de thé versé, par un fier moustachu que je n’avais pas vu la nuit dernière, dans une tasse douteuse – enfin, propre à la locale – et de deux toasts. En espérant ne pas me choper une entérite…

 

Et me voilà parti en goguette.

 

Bombay, ou Mumbai, c’est selon, est une aimable petite bourgade de quinze à vingt millions d’habitants. On ne sait pas exactement. Sur ces quinze à vingt millions d’habitants, entre trois et cinq millions (mais les chiffres ne sont pas certains) vivent dans ce qui est réputé le plus grand bidonville du monde. sdf2Ce plus grand bidonville du monde déborde largement dans la ville: tout au long de certaines avenues, on peut voir, sur le trottoir boueux, des tentes de fortune, des bâches parfois bleues, parfois vertes, toujours trouées et abritant une famille. La mère, ou une grande sœur, cuisine devant la bâche, sur un feu de bois entouré de deux parpaings, pendant que les enfants jouent, pour les plus petits, sous la bâche, pour les plus grands, sur la rue.

 

Et sur la rue, les voitures passent, klaxonnant à perdre l’ouie, dans le but de chasser les enfants.

 

Les rues sont longées d’échoppes, de tables volantes sur lesquelles on trouve tout ce qui pourrait être vendu. Sauf que c’est illégal et que, régulièrement, la police fait une rafle, embarque une douzaine de vendeurs et leur marchandise, dans de gros paniers à salade. Bientôt, on revoit les vendeurs. Leur marchandise saisie a été confisquée ; ils se relancent dans la grande aventure du commerce avec un nouveau stock, et de meilleurs guetteurs chargés, pour un salaire modique, de prévenir à temps de l’arrivée de la maréchaussée.

 

famillesdf2Entre les tables volantes et parfois confisquées, on trouve plusieurs centaines de milliers de dormeurs – ceux qui n’ont même pas un toit de toile… les sans-abris, les sans domiciles fixes, les vagabonds. Pour Bombay, le nombre de ces misérables dépasse probablement le demi-million.

 

 

Passer dans la rue, sur le trottoir, relève de l’exploit sportif. On doit, à chaque instant, repousser un vendeur et, pour les filles, protéger son derrière des pincements libidineux.

 

On peut être misérable, on n’en est pas moins homme…

 

On doit ignorer chaque please please, chaque hello my friend, chaque where are you from, chaque just one question, balayer du bras le vendeur qui essaie de vous bloquer devant son stand, et la forêt de mains tendues par des gamines à peine pubère, un gosse sur la hanche. On doit enjamber dormeur après dormeur, dormant si bien et si profondément, au milieu de la cacophonie, qu’on se demande, parfois, si on n’enjambe pas un mort.

 

On doit, enfin, protéger ses poches.

 

Avançant ainsi, j’arrive finalement, dans la chaleur lourde du petit matin, dans la poussière de la pollution des voitures – pollution invraisemblable, fumée d’une épaisseur crasse, qui rappelle les Trabant est-allemandes à l’époque de leur gloire – jusqu’à l’un des monuments incontournables de Mumbai : la gare Victoria, Victoria Station, où je souhaitais entrer, afin de me prendre un billet jusqu’à Goa.

 

MumbayVSLa gare est une splendeur, dans le style colonial victorien, tendance délirant indien. Après un instant d’arrêt, j’y rentre et en fais le tour, avant de me diriger vers une première, puis une deuxième salle des guichets. Pour les étrangers, c’est au deuxième étage, qu’il faut aller, afin d’acheter l’un des billets mis en quota car sinon, les places de trains sont réservées des semaines à l’avance, dans des trains tout juste dignes des temps de la colonie.

 

 

Trainbombay

 

 

Trainbombay3eclasse

Me voilà donc à poireauter dans une queue qui fait plaisir à voir : je suis le deuxième ; il y a juste une demoiselle dont la blondeur et l’accent indiquent une origine anglaise, et qui m’a l’air charmante, quoiqu’un peu ronde.

 

Une heure plus tard, je suis toujours le deuxième et la grosse conne qui me précède n’est pas encore parvenue à s’acheter son billet pour Hyderabad, ou Chennai. C’est le genre greluche qui veut montrer qu’elle adooore les indigènes en s’habillant à la locale et en prononçant, ici et là, un terme urdu ou indien qui lui permettent de montrer à monsieur le vendeur de billets qu’elle vit ici depuis un bail, et qu’elle aimerait tellement s’intégrer, going native, comme on dit… Ca exaspère monsieur le vendeur de billet, un solide moustachu, d’autant plus qu’elle glousse bêtement à chaque réponse d’icelui.

 

Ca m’exaspère aussi, au point auquel, après une heure et cinq minutes, la dinde n’ayant toujours pas décidé ni de sa date de départ, ni de sa destination, ni de sa classe de voyage, ni de sa date de retour, je décide que le bus fera l’affaire. Pour cela, je dois sortir de la gare et filer un peu plus loin, tout près d’un marché où les échoppes des voyagistes se trouvent, serrées les unes contre les autres. En sortant de la gare, je prends une petite bouteille d’eau, et file sur ma prochaine destination.

 

Arrivé au marché, j’en fais tranquillement le tour, pendant qu’un guide improvisé essaie de me faire croire que sa présence est obligatoire, puis abandonne mon guide pour aller aux échoppes où je me trouve un billet, non pas pour Goa, finalement, mais pour Aurangabad. Ah, oui, Aurangabad… Pourquoi pas.

 

Dans le lointain, j’entends un sourd claquement, comme une porte d’acier qui se ferme. Une explosion de gaz, je suppose, vu l’anarchie effarante et l’état général du « rien ne marche » de la ville… Je n’y pense plus et vaque à mes affaires. Dans les petites rues, une fine couche de boue, ou de bouse de vache, colle aux semelles des flip-flops, et il faut aussi faire attention à ne pas glisser, alors qu’on passe devant les vendeurs de trucs et de machins, à enjamber les dormeurs, en repoussant les assauts des mendiants…

 

Oui, il y a de belles choses à voir, à Bombay, mais ce sont toujours des bâtiments datant de l’antiquité coloniale… asmumbaiSur ces bâtiments, qui rappellent la splendeur d’un empire déchu, poussent des arbres. Parfois, cependant, ils sont gardés en bon état, vu leur usage intensif. Usuellement, alors, ils sont entourés de militaires en armes, l’air farouches et la moustache en avant, qui vous interdisent de photographier le bâtiment. La méthode, alors, et de s’éloigner d’un air distrait et de prendre la photo du bâtiment qui vous avait tapé dans l’œil un petit peu plus loin, sous un autre angle, dès que les militaires regardent ailleurs. Sinon, une rafale de mitraillette, ça ferait mal.

 

Les flics, quant à eux, à la différence des militaires, ne sont équipés que d’un grand bâton, souvenir des habitudes coloniales, quand on n’armait pas les indigènes, ou souvenir des habitudes anglaises, selon lesquelles un pandore n’a que son uniforme pour se faire respecter.

 

Et puis, promenade à travers les rues, à s’éloigner des klaxonneurs, à filer parfois la pièce aux mendiants les plus pauvres, à prendre une photo ici ou là. Dans la distance, des hurlements lamentables de sirènes, signalant le passage d’un camion de pompier, celui d’une ambulance, ou la fin d’un shift pour les ouvriers des arsenaux, je ne sais pas.

 

Vers la fin de l’après-midi, je me trouve un cybercafé dans lequel je vais consulter, vite fait sur le gaz, ma messagerie. Outre l’habituel, j’y trouve une douzaine de messages paniqués, tous envoyés depuis quelques minutes, me demandant si je suis toujours vivant. Tiens, c’est bizarre. Je réponds, en deux mots, que tout va bien.

 

C’est en sortant que je tombe sur des éditions spéciales des journaux locaux : sept, huit, neuf bombes viennent d’exploser, dans des trains de banlieue et dans les gares de Bombay, tuant un grand nombre de personnes. Pour le grand nombre, vu la foule serrée des gens qui se pressent dans les gares et dans les trains, je ne suis pas particulièrement surpris. C’est le lendemain que j’apprendrais que plus de deux cents passagers sont morts, dont une européenne grassouillette habillée à la locale, que le nombre de blessés est incalculable, que les secours ont été en dessous de tout.

 

Ce dernier point non plus, ne me surprendra pas exagérément.

 

De retour au cybercafé, et envoi d’un courriel général à tous ceux qui m’ont écrit ; à tous ceux qui ne m’ont pas écrit, mais qui n’allaient pas y manquer ; à tous les autres aussi.

 

Lecture des journaux et consultation des programmes de nouvelles, à la téloche, ce soir là. J’ai eu de la veine : la salle des pas perdus de Victoria Station a été l’une des cibles, on y a relevé une trentaine de morts.

17:33 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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