04/01/2007

Des mendiants

L’autoroute urbaine qui conduit de l’aéroport de Mumbai à la ville est engorgée, à toutes les heures du jour et de la nuit. Il y a souvent, de plus, l’un ou l’autre festival religieux pendant lequel la foule des orants déborde sur la chaussée, la diminuant d’autant, et le passage de l’une ou l’autre vache, aux cornes peintes pour faire joli.

Holycows

 

Alors, un conducteur sort de sa voiture et, avec tout le respect qui lui est dû, il pousse la vache doucement, doucement, sur le trottoir. Il faut encore que la vache ne soit pas de mauvaise volonté. Si un comparse lui tend une touffe d’herbe pendant qu’on la pousse hors de la route, usuellement, elle se laisse faire.

 

Bientôt – je veux dire : au bout d’une petite heure de route ponctuée de coups de freins et de volants suicidaires, de coups de klaxons incessants – bientôt, donc, on quitte l’autoroute engorgée pour une sortie parfois un peu moins engorgée. Par les grandes avenues, on rejoint Colaba et ses hôtels / pensions destinés aux routards qui se contentent de peu. famillesdfTout au long du trajet, on voit les bâches tirées pour la nuit par des groupes de malheureux qui n’ont rien, et certainement pas un toit, des vagabonds, des sdf, comme on dirait aujourd’hui, qui se protègent ainsi des pluies diluviennes de la mousson qui fait rage. Ainsi, même s’ils sont transis d’humidité, au petit matin, ils n’ont pas reçu la douche directement sur eux, et ont pu dormir un peu.

 

 

sdf4Ces sans abris ont moins de chance que leurs frères et sœurs qui ont eu, eux, le bonheur de se réserver une place sous le pont d’une autoroute, à un endroit presque sec, à deux pas d’un feu rouge où ils peuvent envoyer leurs femmes et enfants faire la manche ; mais pourraient-ils se plaindre ? Il y a plus malheureux qu’eux… Des vieilles, usuellement, ou des mères de famille, qui dorment dans le ruisseau, sur un trottoir qu’elles partagent avec les rats, les corneilles et les ivrognes, car il n’y a plus de place au sec. En saison humide, c’est le bonheur…

 

SDFLes groupes de sans abris dorment en se réunissant par sexe. Les hommes et les garçons d’un côté, les femmes et les filles de l’autre. J’imagine qu’il y a, de la part des filles, comme une espèce de méfiance à l’égard des garçons, et une volonté de ne pas se retrouver, une fois de plus, enceinte. En groupe, le risque est moindre, de se faire accoster ou violenter par un inconnu, ou de céder à ses penchants les plus inavouables, dans un pays où la femme doit arriver vierge au mariage.

 

Toutes les filles de plus de quatorze ans qui mendient se promènent un enfant accroché à la hanche. Ce n’est pas nécessairement le leur, mais un gosse morveux, pendu à la hanche d’une fillette, ça inspire la pitié, au feu rouge, et elles peuvent espérer un petit quelque chose. La mendicité est agressive et les vagues de miséreux qui viennent, l’une après l’autre, frapper au carreau de votre taxi, donnent froid dans le dos, après coup. sdf3Pendant les assauts, c’est l’inquiétude, d’abord, l’agacement, par la suite, la rage folle envers un gouvernement d’incapables, enfin – et, accompagnant cette rage folle, la rage envers la populace miséreuse qui jamais n’arrête de quémander, de vous coller aux basques, de vous agresser.

 

Sur l’autoroute, mon chauffeur, soudainement, s’arrête sur ce qui, ici, fait fonction de bande d’arrêt d’urgence. Il me jette un regard glauque, quitte le volant, va fouiner dans son coffre, rapporte une bouteille d’eau qu’il boit d’un coup. J’avais déjà démonté la barre du frein à main, dont l’usage ornemental était évident, et la tenais fermement en main, à tout hasard… Finalement, après un deuxième regard glauque dans ma direction, il va au bord de la route, et vomit tripes et boyaux. Après cela, se sentant gaiement rafraîchi sans doute, il se rassoit dans la voiture et, sans un mot, sans même me regarder à nouveau, redémarre, reprenant sa place dans le trafic.

 

Je replace la barre du frein à main là où je l’ai trouvée.

 

En attendant, c’est mon premier jour, ma première nuit, à Mumbai. Il fait mourant de chaleur poisseuse, et un simple ventilateur ferait mon bonheur. TaxisPendant que mon taxi peine à rouler, avec son minuscule moteur qui ferait honte à une vieille Trabant, et mon chauffeur qui ne sait pas exactement où il doit me lacher, je regarde autour de moi, dans la nuit noire, les ombres qui avancent, tendant parfois la main, parfois couchées sur les trottoirs, essayant de dormir. La voiture cahote sur un revètement digne du Congo, ou sur des bouses de vaches, ou sur des poubelles, ou sur des cadavres. Finalement, au coin fait par une ruelle et la somptueuse perspective de la digue qui mène jusqu’à la prestigieuse Porte des Indes, il y a un bâtiment prêt de s’écrouler, dans lequel se trouve mon hôtel. En fait, le bâtiment est partagé entre quatre établissements, chacun faisant un étage. Un gardien moustachu en manches de chemise, coiffé d’une splendide casquette à visière de molesquine, à peine réveillé – il doit être un peu après trois heures du matin - prend ma valise et commence à monter l’escalier qui mène aux hôtels, alors que je donne quelques roupies supplémentaires à mon chauffeur moustachu, aux yeux toujours aussi exaltés, en forme de pourboire.

 

Il tire la gueule, en me disant que le prix de l’essence a beaucoup augmenté, que sa femme et ses onze enfants ont faim, que le voyage a duré plus longtemps qu’il ne le pensait… que je suis un étranger plein de fric, finalement. Je reste inflexible et le quitte sur des imprécations murmurées en urdu, et qui ne doivent pas être particulièrement gentilles à mon égard. Oignez vilain

 

 

16:12 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, voitures |  Facebook |

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