15/12/2006

Le pays des lapins magiques

Quand on arrive à Georgetown, sur l’île de Penang, le minibus s’arrête sur Chulia Street – aussi appelée Julia Street. C’est la rue des routards – infiniment moins nombreux qu’en Thailande. J’aime bien l’appeler Julia Street ; ça me rappelle des choses.

 

Ayant quitté Butterworth par la voie maritime, on a pris un bac. Ici, ce sont d’adorables coquilles de noix, minuscules et toutes rondes, qui rappellent les bateaux de pèche que l’on voit sur les côtes du Kent – ou les bacs qui traversent la baie de Hong Kong. Ils font comme ils peuvent, sur le bon mille marin qui va de Butterworth à Penang, agités par un flot parfois difficile. On y met, tout au plus, une douzaine de véhicules, et une cinquantaine de passagers qui pâlissent au fur et à mesure du tangage.

 

Sur Julia Street, où l’on arrive sitôt débarqués, il y a une douzaine de petits hôtels, de guesthouses. Les propriétaires sont devant leur porte, sur la rue, à l’arrivée du minibus, et hèlent les passagers qui sortent hagards, après une huitaine d’heure de route et deux heures de passage de frontière, le regard ébloui. Mon hôtel habituel, c’est le Stardust Hotel, l’Hôtel de la poussière d’étoiles… C’est un joli nom. La propriétaire est une dame chinoise entre deux ages, qui aime les poissons de combat.

 

Il y en a un couple, soigneusement séparé, dans un énorme aquarium qui prend tout le mur du fond de la salle de bain. Entre eux, un mur de plastique amovible, le cas échéant, avec des trous qui permet la circulation de l’eau, mais pas aux deux poissons de remarquer qu’il y a, de l’autre côté du mur, un ennemi à tuer.

 

En effet, quand deux poissons de combat se rencontrent, ils se battent à mort.

 

Les combats de poisson (de coq, de taureaux, de chiens, …), c’est le seul vice officiellement autorisé en Malaisie, car ce sont deux communautés qui le partagent: les indous et les chinois. Pour le reste, une pancarte placée stratégiquement au côté de la porte du bureau des douanes, à la frontière, rappelle que la possession de matériel pornographique est punie de prison, et que celle de drogue est punie de mort. C’est la pendaison, ici, je crois.

 

Quand Madame la directrice du Stardust Hotel, sur Julia Street, me hêle, je prend un air faussement distrait, discute le prix sous le nez de ses concurrents qui pantèlent d’impatience et d’espoir d’entamer les négociations avec moi, demande à voir une chambre qu’après une fausse hésitation – et une diminution de quelques Ringgits du prix demandé, c’est l’habitude – je décide de prendre. J’y laisse tomber mon paquetage, me rafraîchis sommairement et démarre en ville à la recherche de mes cartes postales obligées.

 

La ville moderne est à deux pas, et c’est là qu’on y trouve … tout. C’est un immense quartier chinois, juxtaposé à un quartier indien et à un quartier musulman. On voit le pays riche, car tout y est propre – enfin, plus propre qu’en Thaïlande : le pétrole est une bénédiction. Les rats, omniprésents en Asie du Sud Est, sont rarissimes, en Malaisie. Les restaurants, les bureaux de voyage, les banques, les changeurs, les vendeurs de tout et de n’importe quoi, la poste et le quartier général de la police, tout ce qui compte se trouve dans la ville moderne, dans laquelle on peut même trouver un gratte-ciel ainsi qu’un parc avec – oh, miracle – des poubelles pour vos ordures. MageMon quartier à moi, plus ancien, est celui des géomanciens, des hôtels de routards et des temples. Des géomanciens… Cela indique bien qu’il s’agit d’un quartier chinois.

 

On peut aussi y trouver des marchands de textile bon marché, et des vendeurs de cartes postales : il ne me faudra donc pas aller bien loin avant de trouver mon bonheur.

 

Depuis toujours, dans chaque pays que je traverse, j’envoyais une carte postale à un correspondant. Longtemps, ça a été Antoine puis, quand il a disparu, il y a eu Marie. Maintenant qu’à son tour, elle a disparu, dans le but de limiter mes risques, j’ai plusieurs correspondantes : d‘abord, il y a Mlle Chipie.

 

Mlle Chipie est un lapin nain d’environs un kilog. ChipieC’est l’animal de compagnie d’un couple de mes connaissances, et le centre de leur foyer sis dans les Ardennes belges. Elle est sympathique, paresseuse et gourmande.

 

Trrrès gourmande.

 

Sa vie consiste à mendier de la nourriture, chaque fois que quelqu’un enfourne quelque chose en bouche, et à en voler, chaque fois que quelqu’un oublie une assiette quelque part – préférablement sur la table du salon, devant la téloche. Arrêtant alors de jouer à la misérable affamée, à la quête sur ses deux pattes de derrière, elle saute sur le sofa, puis du sofa sur la table du salon : elle y dévore les chips oubliés, ou l’assiette de steak-frites abandonnée un court instant, le temps d’aller se prendre un verre d’eau au réfrigérateur.

 

Pendant ce temps, le présentateur qui déballe son affaire sur l’écran, et qu’elle surveille d’un œil méfiant, tout en s’empiffrant, ne la dénonce pas – l’âne.

 

Vous revenez dans la pièce, tombez sur la lapine en plein repas, criez un CHIPIE ! retentissant, elle bondit de la table et va se cacher, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, sous un meuble. Son hypothèse est que, cinq minutes plus tard, on aura oublié le méfait, ou on le lui aura pardonné. Cinq minutes plus tard, donc, elle revient à vos pieds, quêter ce petit quelque chose dont elle a besoin, tant elle est affamée… Selon mes pronostics, elle mourra de cholestérite dans le courant de l’année 2007.

 

Quand on compare sa vie de coq en pâte à celle des courageux lapins que l’on voit en Turquie, dans le tiers-monde, elle devrait avoir honte. Là, les lapins doivent gagner leur vie à la sueur de leur front. J’en ai vu, ainsi, forcés de faire des tours des demi-journées entières, sur les rues d’Antioche.

 

LapinsmagiquesLeur maître vendait des billets de loterie, et avait créé un gimmick, un truc spécial, pour attirer le chaland : il avait placé deux lapins sur une petite estrade, devant les billets de loterie et, contre un petit supplément par rapport au prix du billet de loterie acheté par le client, il envoyait l’un de ses deux lapins magiques parmi les billets, pour aller dénicher l’un de ceux qui était, à coup sûr, gagnant.

 

On faisait presque la queue devant chez lui et ses lapins avaient du travail jusque par-dessus les oreilles.

 

Je disais que la vie de Chipie consistait à manger, à mendier et à voler. Bon, il faut dire qu’il lui arrive aussi de faire caca sous le canapé, ainsi que pipi sous le vaisselier. Le reste du temps, elle dort.

 

Dans cette même famille, il y a une petite fille qui s’appelle Vicky, qui a onze ans et qui aimerait, quand elle sera grande, devenir sumotori. Pour ce faire, il lui manque encore deux cent kilogs et un bon mètre de haut. Pour le volume manquant, elle a un truc.

 

Enfin, au cas où, toujours dans la même famille, j’envoie une carte aux deux grandes demi-sœurs, Héloise et Chloé, dont l’une deviendra infirmière, et l’autre esthéticienne. Pour l’infirmière, j’ai toujours dit qu’il fallait mieux être dans ses petits papiers. On ne sait jamais, des fois qu’un jour elle sera du bon côté de la seringue, et moi pas.

 

Pour l’esthéticienne, c’est moins mon truc mais, qui sait, je voudrai peut-être un jour être beau ?

 

Par ailleurs, il y a Pauline, dont le but unique, dans la vie, est de faire mettre ses parents en prison pour maltraitance, par des moyens que je ne détaillerai pas ici, afin de ne pas donner de mauvaises idées aux petites filles qui me lisent. Disons le ainsi, les CRS parisiens connaissent l’adresse des parents et l’assistante sociale leur rend visite avec une régularité qui m’inquiéterait si j’étais eux. Tout lui est pardonné, cependant, quand elle sourit.

 

Pour tous, je trouve donc mes cartes que je remplirai ce soir, à l’hôtel. Je passe ensuite à la poste pour obtenir les timbres nécessaires à l’envoi, puis abandonne mon butin à l’hôtel. Il est temps d’aller se promener un peu, à travers de vieux quartiers classés, je crois, au patrimoine mondial de l’UNESCO.

16:30 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : animaux |  Facebook |

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