10/12/2006

Les copains d'Oscar, le gentil poisson jaune

Or donc, me voici à Krabi. Le bus s’est arrêté d’abord, avant la ville – enfin, ce qu’il est convenu d’appeler la ville de Krabi, et qu’on appellerait une tranquille bourgade – au port de plaisance, qui fait aussi office de port maritime et à partir duquel tous les ceusses qui veulent aller aux îles s’embarquent dans l’un ou l’autre bateau. De Krabi, du port de Krabi, on part aux îles de Koh Phi Phi, ou de Koh Samui, principalement. Ce sont les deux îles à touristes, charmantes mais déjà bien peuplées, et entièrement remises en ordre de marche depuis le Tsunami de fameuse mémoire.

 

Exit ma voisine Italienne et les trois quarts des passagers du bus. Exit tout le monde, finalement, car nous devons attendre un minibus pour transporter les reliquats de la partie. Après une bonne demie heure d’attente, un minibus délabré arrive en effet ; on s’empile dedans, après avoir fait un geste vague d’adieu dans la direction du groupe de Koh Samui et de celui de Koh Phi Phi, et vogue le minibus. La route est dans un état presque parfait, encadrée de monticules droits qui rappellent que jusqu’il n’y a guère – disons, vingt millions d’années ? – la région était particulièrement soumise aux secousses sismiques les plus violentes. Si le spectacle terrestre peut sembler étonnant, il faut alors avoir vu celui de la mer.

 

La mer, c’est précisément la raison pour laquelle on vient à Krabi : d’un côté, la bourgade assoupie dont les quelques feux de signalisation sont encadrés d’énormes gorilles destinés, je suppose, à faire peur aux conducteurs peu prudents ; de l’autre, les îles. Ilots1Arrivé au bout du trajet, à cinquante mètres du port des long tails, à tout casser, il y a une tripotée de guesthouses dont celle qui me convient, où les chambres sont parfaites, où le petit déjeuner est excellent. Chaque soir, quand je suis rentré de l’une ou l’autre excursion maritime, je prends une douche et, d’un pas de sénateur, je suis en cinq minutes, tout au plus, au marché de nuit, où l’on peut dévorer des plats délicieux. Chaque matin, je me lève dès potron-minet, ayant réservé la veille une excursion pour la journée : une fois les cinq îles de l’Est, une autre fois les sept îles du Sud, etc… Ainsi que je le disais, Krabi est une petite bourgade assoupie. Elle n’a, finalement, que ses îles à offrir.

 

Pourquoi ne pas aller y loger, alors, et ne pas s’installer aux fameuses Koh Phi Phi et autres ? Il se trouve simplement qu’il est plus agréable, à mon goùt, d’être sur le continent et d’avoir autre chose à faire, le soir, que les sempiternelles soirées au bistrot, entre touristes. Ici, on a les restaurants aussi bien que le marché de nuit, et des bistrots, c’est vrai. Mais on a aussi des activités plus variées : il y a des temples à visiter, par exemple, le massage du soir dans une officine bien locale, ce qui change par rapport aux produits faits pour les touristes, et la consultation de l’internet, encore difficile sur les îles.

 

Et puis, si l’on veut vraiment s’étaler sur une plage, il y a toujours la possibilité, au port, d’affréter, à quelques uns, un long tail, afin d’aller occuper une plage déserte pour la journée. Krabi2J’ai fait ça, deux fois, avec des compagnes de rencontre, mais on s’ennuie vite, sur les plages où il n’y a pas grand-chose à faire : on nageait pour se rafraîchir, on se grillait solidement les pieds sur le sable et on devait se réfugier sous un bouquet d’arbres. Remettant nos chaussures, on essayait de faire le tour de notre domaine de la journée, mais étions vite bloqués par l’un ou l’autre amoncellement de buissons aux feuilles piquantes. On revenait sur la plage dont nous avions déjà fait dix fois le tour, et admirions encore et toujours le paysage puis, enfin, la belle acceptait la défaite et proposait de revenir au port. Rentré à l’hôtel, après la douche, on pouvait finalement passer aux choses sérieuses.

 

Aujourd’hui, si une fille me proposait d’aller faire un tour romantique sur une plage rien que pour nous, au risque de perdre les délices nocturnes dont un garçon rêve toujours, et qu’apporte usuellement la complaisance du séjour sur la plage romantique, je refuserais tout unîment. En bref : les plages, c’est bien joli, mais passé cinq minutes, ça devient pénible.

 

Il est huit heures quand un minibus, ou un pick up, vient prendre les plaisanciers qui ont réservé tel voyage, et l’on est conduit à Krabi-Plage. Oui, cet endroit, inexistant il y a dix ans, croit et embellit depuis le Tsunami. Je l’ai connu juste avant : c’était quelques paillotes et un ou deux guesthouse, au bout d’une route de terre. Ce sera bientôt Torremolinos – ou, pour faire plus couleur locale, Phuket.

 

On en est – les dieux en soient remerciés – pas encore là. Imaginez cependant, le long d’une plage étroite à l’eau cristalline, une quarantaine de maisonnettes de bois, faisant offices de bureaux de tourisme, et de magasins de produits destinés à la natation, à la plongée sous-marine et aux nombreux verres nécessaires pour se remettre de toutes ses émotions le soir venu. L’ébauche de deux ou trois rues sur lesquelles des bâtisses de deux ou trois étages commencent à pousser, annoncent que la plage se prépare au succès de foule, prochainement, ce qui se note par la route d’arrivée, route maintenant macadamisée, devenue rue populeuse et densément bâtie, longée maintenant, de guesthouses, de 7/11, de quelques boites de nuit et de bistrots, de tout ce qui permet des vacances à des routards qui veulent bien voyager, mais qui aiment aussi se retrouver ensemble et retrouver, partout dans le monde, la même bière, le même ouisequi, le même gin, les même tubes planétaires, la même Starac.

 

Le dépaysement, certes, mais point trop n’en faut.

 

Je rencontrerai même un jour, à Bombay, des routards disputant les avantages comparés des McDonalds de chez eux, et de ceux que l’on trouve en Inde.

 

Or donc, devant les paillotes qui font le cœur de la … digue ? Hmmm, oui, disons « digue », il y a une dizaine de mètres de plage de sable blanc, qui descend abruptement jusqu’à l’eau, sur laquelle se balancent des long tails. Les passagers se rassemblent selon leur voyage du jour sous la houlette d’un guide. Sous un ciel invariablement bleu au petit matin (les choses changent parfois assez bien pendant la journée…) et sous un soleil déjà de plomb à neuf heures, Krabi3nous allons à notre long tail tiré jusqu’à la plage et embarquons vers notre sort. Le moteur du long tail rugit comme celui d’un avion de chasse des temps anciens, et nous voilà partis vers la première île.

 

Le but de la promenade est de nous faire voir des îles aux formes étonnantes, de nous arrêter dans des baies bien connues de notre batelier, et où on aura des poissons de modèles variés, en quantités phénoménales.

 

Vu que je n’ai pas d’appareil fait pour la photo sous-marine, rien ne peut être montré ici ; mais disons le en quelques mots : c’est presque aussi bien que la Mer Rouge.

 

Pour ceux qui n’ont pas été en Jordanie, en Israël ou en Egypte, à fouiner à travers les coraux, à deux ou trois mètres de profondeur, tout au plus, il faut savoir que la Mer Rouge est sans le moindre doute le paradis du poisson exotique. Il n’est pas un instant qu’on ne soit en face de bancs de poissons roses, bleus, rouges ou multicolores. Alors qu’on voit arriver devant soi des myriades de poissons, et qu’on ne peut imaginer ne pas les toucher, ils parviennent à vous croiser sans même vous frôler. Dans un silence miraculeux, où vous n’entendez que le bruit de votre respiration et celui de votre cœur qui bat, vous admirez le spectacle d’un trafic anarchique et coloré. Chaque poisson va son chemin, parfois dans un banc qu’on prend pour un véritable nuage, parfois seul. Vous tendez la main vers l’un d’entre ces poissons qui semble vouloir vous toucher ; il est toujours quelques centimètres plus loin – sauf, bien entendu, si sa peau est tellement venimeuse qu’il prend plaisir à se laisser toucher… Mais ces derniers poissons – les venimeux, je veux dire – on les reconnaît sans peine, et on sait vite ceux qu’il ne faut pas toucher, même s’ils semblent s’offrir à la caresse : tous les poissons ne sont pas des Oscar.

 

Le golfe du Siam, c’est donc presque aussi bien que la Mer Rouge: un peu moins de variété, sans doute et, sans doute aussi, un nombre moindre de poissons. Gros avantages par rapport à la Jordanie, l’Egypte ou Israël : il n’y a pas de chameaux qui se baignent au bord de la plage, la polluant pour la journée; il n’y a pas de missiles qui volent ici et là, faisant des trous dans les maisons et, singulièrement, dans le mur de votre chambre d’hôtel ; il n’y a (presque) pas d’attentats suicides ; les filles sont jolies et les poissons sont suffisamment comestibles pour qu’on puisse les retrouver, suffoquant, sur le marché de nuit, prêts à être choisis et mangés par vous, par moi, par nous.

 

Quoiqu’il en soit, la randonnée maritime, à la rencontre des petits camarades d’Oscar, c’est amusant. Il faut faire attention, au bout d’une plongée déjà, à retourner à l’eau avec un t-shirt. Sinon, on est grillé vif. L’eau est fraîche et trompeuse. La première sortie a duré pas loin d’une heure, et je vois deux ou trois personnes qui remontent dans notre long tail avec des rougeurs suspectes sur les épaules, le dos, le derrière des cuisses et les mollets… Ils replongeront sans protections à plusieurs reprises, avant que l’aspect fluorescent de leur dos entraîne de justes inquiétudes de leur part. Trop tard pour réagir, mais les hurlements de douleur, usuellement avec l’accent hollandais, c’est pour cette nuit.

 

Nous allons ainsi, d’excursion en excursion, de réserves de poissons en réserves de poissons, eux, prudemment en profondeur et nous à la surface, d’île en île. Nous déjeunerons sur l’une d’entre elle, alors que la marée descend.

Ilots2

 

 

14:01 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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