01/12/2006

Les tronçons de banane

Sur la route, je sors de mon baluchon un masque de sommeil. Le bus est plein ; il est dix huit heures à peine passées ; nous venons de quitter Kaoh San, roulons doucement en ville, à quatre voitures de front et notre prochain arrêt sera vers minuit, à l’un ou l’autre restauroute comme les Thaïs aiment les organiser : un hangar haut sur pattes, avec une petite douzaine de popotes proposant chacune son plat : des marchés de nuit le long du chemin…

 

J’ai le temps de dormir un peu.

 

Le bus est confortable et ronronne. Il est plein aussi. J’ai – l’expérience aidant – bondi sur une place du premier rang, qui me permet d’étaler mes jambes, alors que les autres rangées peuvent être un peu plus serrées. Qui plus est, premier rentré, j’ai pris une place à la fenêtre. Pour qui n’a pas de masque de nuit, oui, ça peut être agaçant d’avoir les lumières dans les yeux, quand la nuit tombe. Mais avec un masque, tout va bien.

 

A côté de moi, une Italienne qui s’apprêtait à bavarder jusqu’à plus faim, jusqu’au moment où elle m’a vu sortir mon masque. Silence que je soupçonne interloqué et boudeur. Entre le moment où elle s’est assise et maintenant, je savais déjà son nom, son age, son origine et son itinéraire, son boulot et sa couleur préférée. Sarah, qu’elle s’appelle. Heureusement, nous n’allons pas au même endroit : elle va sur les îles, quand je m’arrête à Krabi. Quoiqu’on ira ensemble presque jusqu’au terminus… Bon, elle aura le temps de se remettre de mon manque d’intérêt.

 

La nuit précédente a été courte. Parti en fin de soirée à Pat Pong, après un délicieux repas pris à Chinatown, Piggiesje me suis finalement retrouvé, non pas à Pat Pong mais à Nana Plaza. C’est du pareil au même, mais ça arrangeait mon conducteur de tuk tuk, qui recevait manifestement des sous de telle boite, s’il y conduisait un chaland. Alors, Snow White ou un autre… A Snow White, comme partout ailleurs, un spectacle de danse où les danseuses sont habillées léger, suivi d’une série de numéros de stripteaseuses qui font ensuite des tours rigolos, avec leur entrecuisse et des contractions du périnée. La première fumait : ayant allumé une cigarette, elle se l’était introduite dans … euh… enfin, dans , et montrait complaisamment l’embout rougeoyant de la cigarette, qui rougeoyait encore et davantage, de temps à autre, quand Mlle prenait une forte inspiration. Sauf que ce n’étaient pas ses poumons qui inspiraient. Elle finira avec un cancer de l’utérus, celle-là.

 

Sa camarade suivante, alors que je sirotais tranquillement ma bière, mélangé aux touristes qui regardaient la scène d’un air effaré, visait le public avec des balles de ping-pong, qu’elle avait introduites au préalable dans l’endroit idoine. Ensuite, en se contorsionnant un peu, elle mettait son bassin en avant et tirait sur l’un, puis sur l’autre, avec les balles qui rebondissaient sur les tables. La dernière, après avoir touché un anglais droit sur le crâne,  avait manqué ma bière de peu. Tant mieux.

 

La troisième, enfin, s’était enfilée une banane qu’elle avait ressortie, tranche par tranche, ou plutôt, tronçon par tronçon, prouvant la qualité irréprochable de ses muscles vaginaux, sur une assiette qui avait été ensuite envoyée par le patron à travers la salle, de table en table.

 

Je ne suis pas certain que beaucoup de spectateurs s’étaient servis, mais qui sait. Moi, pas, en tout cas.

 

Ensuite, le spectacle étant terminé, les demoiselles se répandant dans la salle, j’avais pris ma dernière bière et avait offert à la lanceuse de balles de ping-pong un ladies drink qui lui avait fait espérer, à tort, une finale à mon hôtel - contre monnaie sonnante et trébuchante, oeuf corse. Le verre fini, je l’avais quittée avec d’abondantes félicitations pour ses qualités artistiques et avais repris un tuk tuk pour aller dormir. Il était quand même près d’une heure du matin, et il faut une bonne petite heure pour aller de Nana Plaza à Kaoh San.

 

La nuit un peu vaseuse, après trois bières, le réveil à l’heure habituelle, dans la chaleur poisseuse du petit matin, que le ventilateur ne parvient pas vraiment à rafraîchir, et les premiers tuk tuk qui passent en faisant leur habituel bruit de quadriréacteurs soviétiques décollant à pleine charge. Douche froide, petit déjeuner, passage rapide à l’ambassade, pour savoir quelles sont, du point de vue officiel non local, à quoi ressemble l’ambiance dans le sud. Depuis une bonne année, la guérilla musulmane se réorganise et s’excite dans les provinces qui bordent la frontière avec la Malaisie, et mieux vaut savoir où l’on met les pieds. La prudence est la mère de la sûreté et aller, par exemple, à Songkhla est sans risque, si on sait quel est le risque.

 

A en croire le conseiller qui me reçoit, c’est affreusement dangereux, pire que l’Irak. Après cinq minutes, on descend dans la gradation de l’horreur, et je dois simplement éviter ceci, et cela, et encore cela – mais finalement, assez peu de choses.

 

Un homme prévenu en valant deux, je sors de l’ambassade l’âme en paix. Le factionnaire qui poireaute devant la grille me fait un salut militaire, auquel je réponds avec le sourire. Je reprends mon chemin, et me précipite dans le métro puis, arrivé au Chao Praya, sur le fleuve que je descend à l’aventure, vers des coins que je ne connais pas.

 

Et puis, sur le Chao Praya, il fait légèrement plus frais.

 

De retour à l’hôtel, après m’être offert un bon massage, je prends mon bagage et vais au terminal de bus, bien en avance. Et donc mon Italienne…

 

Nous sortons bientôt de la ville, sur l’infinie autoroute qui enfin se divise, et nous obliquons vers le Sud. Il commence à faire noir, et on voit passer, sur le bord de la route, les marchés de nuit, des restaurants, des karaokés – les Thaïs sont très sorteurs – et des épiceries encore ouvertes. Je ne parle pas ici des Seven Eleven. C’est alors que n’écoutant ma voisine que d’une oreille distraite, je sors mon masque et me prépare à le placer sur mes yeux : un sourire aimable à ma voisine qui me regarde, surprise, je me retourne et me prépare à sommeiller, bercé par le ronronnement du moteur. Heureusement, à la différence des bus VIP indiens, on a que très occasionnellement des films dans les bus, en Thaïlande. Pour ce bus, principalement affrété pour des touristes occidentaux, le propriétaire sait que nous ne souhaitons pas vraiment voir une histoire abracadabrantesque de gamines hurleuses mélangées à des déesses jalouses, et on nous a donc laissé en paix. Tant mieux. Prochain réveil, vers minuit. KrabiCe sera ensuite, vers les huit heures du matin, l’arrivée au port de Krabi, pour ceux qui vont sur les îles, puis à Krabi ville, pour ceux, dont moi, qui vont sur la plage, sur laquelle on va en bateau "long tail", pour une modeste obole.

 

 

 

 

BatoooLa plage n’empêche d’ailleurs pas les îles. Ni un charmant port de pèche au milieu duquel des bateaux mal rescapés du dernier tsunami terminent de pourrir, offrant un spectacle charmant aux touristes qui oublient ce qui se trouve derrière les épaves.

22:01 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : petits plats locaux, spectacles |  Facebook |

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