22/11/2006

La pagode de l'enfer et du paradis

Le lendemain est un jour faste : vu que j’en ai un peu marre de faire des efforts, pédestres ou cyclistes, je me loue une mob’ et décide de faire le tour de la région. Il y a les rizières, il y a la campagne, il y a les champs de tabac et les hangars de séchage. Il y a aussi l’un ou l’autre temple qui méritent le détour… La dernière fois que j’étais ici, j’avais entendu parler d’un temple – d’une pagode, dit on ici – qui était un véritable Disneyland de la culture bouddhiste, avec des représentations dignes du musée Grévin. Ce temple, dont j’oublie le nom, est situé à une petite dizaine de kilomètres de Sukothai, vers le nord est. Une fois que j’ai loué ma mob’ – un splendide scooter, en fait, qui file comme le vent – je reçois un plan clair comme le cristal, et aussi mensonger, me rendrai-je vite compte, que la boule de cristal de Madame Irma.

 

Après avoir fait le tour de la région pendant deux bonnes heures, et m’être arrêté dans tout ce que la plaine centrale doit compter de temples en fonctionnement, je tombe sur un gentil chef de la police qui voit tout de suite de quoi je parle. Je ne suis pas trop loin de l’objet de ma quête, mais c’est compliqué à expliquer… Enfin bref, dès qu’il en aura fini avec sa petite affaire ici, il me guidera, lui dans sa voiture à sirène et lumières clignotantes, moi sur mon fringuant destrier, jusqu’au temple en question.

 

Sa petite affaire, pour laquelle je l’attends donc, c’est… l’incinération d’un ancien du village. Tous les temples campagnards sont ainsi équipés d’un crématorium en parfait état de fonctionnement, et toujours à fonctionner. Quand on meurt, ici, l’incinération est automatique… Hm, quand je dis que les crématorium sont en parfait état de fonctionnement, j’en rajoute un peu : sous les grilles de la fournaise, on voit bien couler quelque chose qui est la graisse humaine liquéfiée par la chaleur. Beurk. Et puis, il y a l’odeur de grillade qui ne trompe pas… Rebeurk.

 

Bientôt, le ruissellement de graisse s’arrête, le feu diminue, tout le monde se salue et me voilà à suivre mon représentant de la maréchaussée.

 

Usuellement, en Thailande et plus généralement, en Asie du Sud Est, on évite les flics dont le premier boulot est de tendre la main, une fois qu’ils ont déterminé de quel crime ils pouvaient vous accuser. Ici, j’ai affaire à un homme de bien. Du moins, à peine sorti d’une cérémonie bouddhiste, il se sent homme de bien et ne fais pas attention au fait que je roule sans casque. Il ne me demande même pas si j’ai un permis de conduire international ou pas (je n’en ai pas) : Il démarre tranquille, roule de telle manière que je ne puis le perdre et me conduit tout uniment à trois ou quatre kilomètres de là, jusqu’au temple magique, signalé par un joli stupa doré, tellement kitch qu'on croirait une création du facteur Cheval.

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Arrivés là, nous nous arrêtons tous deux, je vais le remercier abondamment, avec un petit wa de derrière les fagots tant qu’on y est, et il redémarre avec ses passagers qu’il doit reconduire, je suppose, au village où il les avais pris pour les conduire à la cérémonie.

 

Le temple est fait pour semer la joie chez des gens comme moi, la terreur chez les gosses. On y voit toutes les scènes les plus dramatiques des récits de la mythologie bouddhiste, et quelques belles représentations des souffrances épouvantables que l’homme sans mérite subira en enfer.

Paradis1Nous avons des crocodiles dévorant d’innocents pêcheurs dans la mare de la pagode ; nous avons l’éventration d’un autre malheureux qui a certainement fait quelque chose pour mériter cela, mais quoi ? Mon ignorance des récits sacrés me perd ici.
 
Nous avons d’autres pêcheurs devenus mi-animaux, mi-hommes, à la suite, sans nul doute, de leurs méfaits sur terre. De quoi vous faire frissonner.Paradis3

 

 

 

 

 

 

 

C’est toujours le paradis qui, finalement, est ennuyeux. Qu’on le veuille ou non, l’idée d’adorer agenouillé, tout le jour durant, une représentation de la perfection ne me chante guères… Finalement, Aucassin avait raison. L’artiste, tout comme moi, s’est senti moins inspiré par les scènes paradisiaques qui sont bien fades.

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Je m’y promène seul pendant une heure, tout au plus, dans un silence de mort. Inimaginable de voir tout ce qui est laissé à portée de main du pèlerin, sans la moindre surveillance. Une église italienne serait ainsi laissée à l’abandon, sans un prêtre pour voir ce qui se passe, serait dépouillée en deux temps, trois mouvements. C’est en partant que je vois, enfin, à côté du temple, quelques moines qui font la sieste à l’écart, à une bonne cinquantaine de mètres, je dirais, sur la terrasse de leur salle de repos. A leurs pieds, deux chiens étiques et galeux lèvent nonchalamment, l'un, un oeil, l'autre, la gueule, quand je sors du temple pour me diriger vers ma mobylette. Je salue d’un geste tranquille et l’un des révérends moines agite la main de retour, avant de se remballer dans son froc et de se rendormir, selon toute probabilité.

 

Le paradis a quand même un avantage : il est paisible.

18:32 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

je partage ton avis sur la police thailandaise. j'ai eu affaire a un douanier a l'aeroport de bangkok qui n'etait rien d'autre que le dernier des petits connards de fonctionnaires gras et antipathiques. le nez plein de moutarde, je le toisais du haut de mon occidentalite meprisante, pret a exploser si mon passeport avait eu le tort de lui deplaire. heureusement que ca lui a plu. il parait que leurs prisons sont encore plus glauques que le reste du pays.

Écrit par : erwann | 19/12/2006

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