14/08/2006

Chez Sophie's

Tout près du marché central, pas fort loin de mon hôtel, mais suffisement loin quand même pour que je prenne un moto-taxi, rapport à la chaleur poisseuse qui rêgne onze mois par ans dans le coin, il y a un night club survivant de l'époque d'avant le tourisme. La ville hoquetait de surprise, à la libération, et il y avait quelques Américains, quelques Japonais, quelques Belges et quelques Français.

 

A l'époque, Phnom Penh s'éteignait à dix heures du soir - à moins qu'une coupure d'électricité accidentelle n'ait provoqué l'extinction des feux un peu plus tôt, et que la gégène de notre endroit favori soit en panne d'essence - et la croisette était encore une route de terre battue, aux nids de poules monumentaux, avec deux bars chinois et le fameux Heart of Darkness.

 

C'était plutôt au centre ville que les expats se réunissaient, pour pleurer sur le manque de bon steak frites, mais pour apprécier la bière locale et les demoiselles Cambodgiennes qui commençaient à venir voir les étrangers. Jusqu'à la fin des années quatre-vingts, à Phnom Penh, il y avait deux endroits incontournables: Martini's et Sophie's. Vite devenus des clubs un tantinet interlopes, rapport aux filles de plus en plus nombreuses et de plus en plus mercenaires, mais rigolos aussi.

 

Quand j'y suis passé la première fois, c'était il y a quatre ans, j'étais arrivé un peu tôt et avait été accueilli par une double haie de demoiselles qui bondissaient d'enthousiasme à mon entrée dans le local, à l'atmosphère lourde, à l'air collant, paresseusement remué par quatre ventilateurs, de demoiselles qui voulaient toutes connaître mon nom; qui me tripotaient toutes, tant elles étaient émerveillées de voir un être aussi rare et beau entrer (c'est ce qu'elles disaient toutes: "Oh, hi, pretty stranger"); qui, toutes, souhaitaient vivement me proposer un massage pour mieux faire connaissance; qui toutes me chuchottaient, d'abord, puis mezzo voce, puis d'une voix de stentor, les mots magiques que je ne connaissais alors pas: Yum Yum et Boom Boom. J'avais vite appris que le premier signifiait que la demoiselles était toute disposée à m'offrir le bonheur d'une gâterie buccale - comme on appelle cela - pendant que le deuxième se traduirait en français moderne par hop hop, signalant que j'étais tellement au goût de la personne qui proférait cette jolie expression, qu'elle n'hésiterait pas à me faire partager sa couche sur le champ.

 

Chacune avait commencé, comme dit, en chuchottant afin de me piquer à sa copine - flatteur, n'est-ce pas... Puis, vu que je ne comprenais pas, même si j'avais comme un soupçon qui naissait, de plus en plus fort, car mon manque de réaction ne pouvait s'expliquer que par une hypothétique surdité.

 

Bon pour l'ego, tout ça...

 

Il ne m'avait quand même pas fallu beaucoup de temps pour me douter que les demoiselles en question monnayaient leur affection. Ca ne changeait rien quant à leur physique souvent très avenant, mais évidemment, quant à l'ego... Alors que de nouveaux arrivants entraient dans le local, la foule des créatures en pâmoison devant ma chaise se réduisait en peau de chagrin, allant aux ceusses qui savaient ce qui doit être fait avec ces demoiselles: leur offrir un verre; le temps qu'il soit servi, accepter l'offre d'un yum yum et aller rapidement dans la salle à côté, faite pour cela; et revenir enfin savourer, pour le client délesté de sa substance et de quelques dollars (je crois que le tarif, à l'époque, était de cinq dollars, aussi bien pour un yum yum que pour un boom boom), la bière qui l'attendait sur le comptoir, pour la demoiselle, la boisson rafraichissante destinée à la remettre de ses émotions.

 

Pour le reste, les expats, comme on les appelait, étaient souvent sympatiques et connaissaient tous les bons endroits à voir, où manger, où dormir.

 

M'y voilà donc y retournant, à califourchon sur une fringante moto taxi roulant à vingt à l'heure, avec l'espoir que rien n'a changé. A deux pas du marché central, un bâtiment blanchâtre et quelconque, au croisement de deux rues qui n'ont pas eu l'honneur d'un réasphaltage depuis le retour à la normale. Au premier étage, ce devrait être Sophie's et, du moins, il y a toujours la pancarte qui indique le chemin à prendre. Je monte pour arriver dans une pièce qui n'a pas changé, sinon que les ventilateurs sont soutenus, dans leur mission impossible, par un robuste bloc climatiseur. Il fait presque frais, toujours aussi sombre, et les filles sont déjà occupées par une bonne vingtaine de clients. La musique, peu bruyante, reste le bon gros rock des années quatre-vingts. Je ne m'en plaindrai pas. Rien n'a vraiment changé, sinon le stock des affectueuses qui s'est probablement moulte fois renouvelé.

 

Je vais au bar sans anicroche, commande une bière que je reçois dans sa chaussette isotherme et me dispose à la savourer, tout en espérant aussi voir finalement des anciens que je connais, quand je reçois une bonne claque dans le dos. Je me retourne: Ange le maque.

 

Eeeeh beh, moi qui espérais bien revoir des connaissances...

 

12:53 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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