11/08/2006

On parlait de Tuol Sleng, n'est-ce pas?

Quand on arrive à la prison en question, devenue "Musée du Génocide", on est harponné par une douzaine de mendiants, dont l'état physique laisse imaginer que leurs mamans ne les avaient pas toujours surveillés avec toute la rigueur désirable, quand ils baguenaudaient devant les fourneaux de la cuisine. On a tort d'imaginer cela: il s'agit, en réalité, de bonshommes qui souffrent des séquelles du régime Pol Pot - le Camarade N°1. Tordus, le visage gonflé de diverses plaies jamais cicatrisées, rampant pour ceux dont les jambes refusent tout service. La cour des miracles. On passe à travers ces vagues de mendiants - quelques vagues précédentes ont émoussé votre sens du pitoyable - et on paie son dû, à l'entrée: mille riels, ou un dollar.

 

Des guides s'offrent à vous, mais en avez-vous besoin? Je ne le crois pas. Les bâtiments de la prison sont clairement illustrés, et il n'est pas besoin d'entendre la ritournelle d'un guide pendant que vous êtes confronté à l'horreur.

 

Vu de l'extérieur, le bâtiment est enveloppé de fil de fer barbelé. L'idée était que jamais un prisonnier ne pouvait sauter des étages et se suicider, surprenant la surveillance, avant d'avoir parlé, quand on le conduisait de sa cellule à la salle d'interrogatoire.

 

 

Des salles d'interrogatoire, je ne montrerai rien. J'imagine qu'il n'est pas essentiel de satisfaire la curiosité de vampires qui liraient ce blog.

 

Les Khmèrs Rouges avaient créé leurs camps de concentration dans la hâte et l'improvisation - différant en cela de nos amis Allemands, dont je remarque, par ailleurs, qu'ils sont les grands absents parmi les touristes qui visitent ce musée. Quand on parcourt le livre d'or des visiteurs, on voit des Italiens, des Américains, des Français, des Coréens, des Grecs, que sais-je... on ne voit pas d'Allemands.

 

Je me demande pourquoi.

 

Les Khmèrs Rouges, donc, avaient improvisé, et la manière dont la bâtisse est arrangée le montre bien. Nous avons, d'une salle de classe à l'autre, un trou faisant office de porte, qui permettra aux gardes chiourmes de parcourir l'étage entier, si cela se révèle nécessaire. Des deux côtés du couloir de fortune créé par le creusement du trou-porte, nous avons des cellules maçonnées à la va comme je te pousse. Solides, malgré tout.

 

Dans chacune des cellules individuelles, qui font peut-être deux mètres sur un, et dans lesquelles on logeait deux ou trois suspects, on trouve une boite à conserve cubique, permettant aux contre-révolutionnaires de faire leurs besoins, et une barre destinée à leur immobiliser les jambes. Dans les cellules collectives, trois longues barres auxquelles tous les prisonniers étaient attachés par les jambes, afin de ne pas se sauver. Ils devaient être cent par cent, dans ces fameuses cellules collectives, et pour en sortir un, aux fins d'interrogation, on devait défiler la rangée entière.

 

Dans les salles d'interrogation, quelques dessins naifs, de l'un des trois survivants de la prison, montrant les diverses manières dont les interrogateurs obtenaient les aveux des suspects: gégène, noyade, arrachage des ongles, ou des dents, brisement des os... j'aurais aussi avoué tout et n'importe quoi, dans ces circonstances.

 

Enfin, le film au cours duquel on voit le survivant peintre, bavardant avec l'un de ses anciens gardiens. On y voit quelques images d'actualités officielles de l'époque, avec Frère N°1 reçu par des prolétaires qui l'adorent, le déplacement d'une foule joyeuse vers les campagnes, la condamnation à mort de l'un ou l'autre traitre, tout cela au son de ce bel hymne national, un long bêlement menaçant qui fait mal aux tripes.

 

Le garde chiourme qui converse avec le peintre, devant la caméra, avoue sans détour qu'il a assommé, torturé, estourbi - mais si peu, mais si peu par rapport à d'autres gardes-chiourmes... - quelques prisonniers, oui, car s'il ne l'avait pas fait, ç'aurait été lui qui aurait été prisonnier, torturé, condamné et, comme on le disait dans la belle langue administrative du Kampuchea Démocratique, détruit. Le bourreau semble avoir une espèce d'excuse, c'est vrai. Ca nous change de certains souvenirs d'il y a soixante ans.

 

Cette volonté de pacifier l'histoire est étonnante. Comment les survivants de l'époque des Khmèrs Rouges, ceux qui étaient du mauvais côté, du côté des prisonniers de guerre, comment ces survivants prennent-ils cette attitude d'apaisement? Eh bien, ils sont sortis tellement salis des évênements qu'il ne préfèrent, dans l'ensemble, même plus savoir qu'ils ont eu lieu.

 

Est-ce sain?

11:57 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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