02/08/2006

Service de chambre

Alors que je suis plongé dans les affres de la Terreur, entre Fouquier Tinville, Saint Just, Robespierre et quelques ignobles du même tonneau, un timide toc-toc à ma porte. Je prends un drap de bain au passage, m'y emballe et vais ouvrir, intrigué: c'est une jeune femme de tout au plus vingt ans, au visage d'une beauté foudroyante et aux yeux de rêve. Le reste, parcouru d'un coup d'oeil, et habillé de manière très ajustée, n'a pas exactement l'air mal non plus. Alors que je reviens à ses yeux, interloqué, elle me fait un sourire ravageur et me demande:

 

-Fuck?

 

Ah, elle n'a peut-être pas beaucoup de vocabulaire, la demoiselle, mais il est certain que celui qu'elle a va droit au but.

 

Vu mon silence, qui pourrait passer pour une hésitation pleine de stupre et de luxure, elle précise, la bouche humide et les lèvres brillantes:

 

-Twenty Dollars.

 

Bonne manière d'engager la discussion, section finances. Quand on commence à parler gros sous, en Asie du Sud Est, c'est que l'arrangement n'est pas loin. Si le client répond, il partira tôt ou tard avec la marchandise qui est l'objet de la palabre. Au début, je me faisais avoir, ainsi, à discuter le prix de tel ou tel objet, pour le simple plaisir de la négociation, et je me souviens m'être un jour, ainsi, sur un marché de village, retrouvé piteux propriétaire de deux poules que j'avais bien dû embarquer, caquetantes et que, dès le premier carrefour passé, j'avais discrètement relaché dans les buissons.

 

Bref, tout ça pour dire que je n'accepte pas l'hameçon et que je ne discuterai pas le prix proposé.

 

Non, merci Mademoiselle, no Fuck; oui, demain peut-être... Ce demain peut-être, c'est la tarte à la crème de la sortie, usuellement, sauf que le vendeur de quoique ce soit, rencontré à un coin de rue le lendemain, vous sautera immanquablement sur le paletot pour relancer la négociation seulement suspendue. Enfin, c'est un jour de gagné.

 

Je referme la porte, estomaqué, puis amusé, après tout. J'avais connu, il y a quelques années, au Congo, le gratouillement à la porte, de demoiselles qui annonçaient, quand on demandait ce que c'était, à travers la porte, "c'est l'amour qui passe", avec l'accent que l'on peut imaginer. Mais je n'avais encore pas eu ce genre d'expérience au Cambodge - c'était une question de temps, de toute évidence.

 

Je me souviens aussi, il y a quelques mois, en Indonésie, avoir même trouvé dans mon lit, alors que je regagnais ma chambre, une demoiselle qui m'attendait, étendue dans mon lit, nue et prête à l'amour. Là aussi, le sourire en coeur, quand j'avais allumé, elle m'avait demandé en peu de mots (boom boom? Ten Dollars, plus précisément), si j'étais prêt à sacrifier à Vénus, entre ses bras, pour une somme modique.

 

Le Sud Est Asiatique réserve parfois ce genre de surprise. Je me demande ce qu'il faut souhaiter à cette jeune femme: une clientèle abondante, ou pas de clientèle du tout, un bon mari et des enfants? J'ai passé le temps du jugement et je n'essaie même plus de comprendre. Enfin, je laisse tomber mon drap de bain sur le fauteuil qui se trouve au pied de mon lit, et retourne, étalé sur le drap, à mon Michelet.

06:50 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

lectures Y-a-t-il des comparaisons à faire entre la Terreur, Fouqier Tinville, Robespierre & compagnie et le pays que tu visites ?

Écrit par : BG | 05/08/2006

La Terreur et le Kampuchea Démocratique Hmmm... Je dirais, oui... Bien entendu, Pol Pot a fait bien pire, mais c'est une question de moyens...

Écrit par : PGå | 08/08/2006

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