24/07/2006

"Girls, girls, girls"

Dans le coeur de Phnom Penh, il y a un bistrot qui existe depuis le jour où les Vietnamiens sont partis. Il s'appelle In The Heart of Darkness, faisant allusion à un roman de Conrad qui s'intéressait, lui, au Viêt Nam. Je trouve qu'un nom pareil va très bien au Cambodge et à sa parenthèse génocidaire, jamais fermée.

 

Le bistrot est gai et bien achalandé. Le temps où une douzaine de routards et quelques expats étaient sa seule clientèle est maintenant bien passé, et le proprio, un Jeremy, ne me reconnait qu'au deuxième regard: à part lui, il n'y a plus d'habitués. Ses pratiques sont françaises, italiennes, anglaises, australiennes, néo-zélandaises... il y a du monde et les serveuses courent. Rien à trouver ici, je vais donc un peu plus loin, chez le Chinois.

 

Chez lui, je retrouve l'atmosphère du bon vieux temps, cet air lourd et poisseux, brassé paresseusement par quatre ventilateurs, avec la promesse de voluptés culinaires bien d'ici.

 

En plus, pour le coup de l'étrier, juste à côté, il y a un nouveau bistrot, encore pas trop fréquenté, avec deux demoiselles ravissantes, et qui annonce fièrement avoir de l'Angkor au fut, ainsi que de l'Anchor - cette affaire d'Anchor, c'est la fine plaisanterie d'un brasseur qui, ne pouvant user du nom d'Angkor pour faire sa bière, a décidé de l'appeler Anchor, ce qui se prononce exactement de la même manière qu'Angkor. Les officiels cambodgiens, propirétaires de la brasserie Angkor, qu'ils espéraient devenir une bonne petite sinécure bien pépère, sont furax, et le brasseur d'Anchor vit prudemment en Thailande.

 

En plus, l'Anchor est probablement meilleure.

 

A Phnom Penh, on vous sert la bière dans sa boite, entourée d'une chaussette isotherme. Il fait trop chaud pour laisser plus de quelques minutes une bière sur une terrasse; et comme le but n'est pas de boire comme un trou...

 

L'avantage du bistrot où officie Valérie - c'est le prénom qu'elle m'assure avoir reçu de ses parents; de toute évidence des déçus de l'indépendance; on se demande pourquoi... - c'est qu'il a une terrasse, n'est pas encore trop fréquenté, que la bière y est glacée, que Valérie est ravissante et souriante, que ses petites camarades sont presque aussi jolies qu'elle, qu'elles sont toutes discrètes et vous laissent tranquille, à admirer le panorama du bord du Mékong, pendant que vous savourez votre bière vespérale.

 

Les choses changent quand je quitte le bistrot: Alors que je baguenaude le long de la croisette, songeant à retourner à mon hôtel, je suis abordé deux fois par de jeunes femmes qui m'offrent leurs services pour une somme modique; puis suis harponné par un groupe de créatures de mauvaise vie, quand je passe devant un nouveau bistrot dont le nom - DV8 - est tout ce qu'il y a plus prometteur de délices charnelles, et dois repousser les assauts de deux demoiselles vêtues léger quand, ayant pris ma clé au comptoir, je passe devant le bar de l'hôtel où du vieux disco joue à fond les manettes. Non merci Mesdemoiselles, je ne veux pas de doudouces tarifées; non, pas ce soir; non, merci Mesdemoiselles; oui, demain peut-être...

 

Me voici enfin en paix, dans ma chambre climatisée, prêt à me prendre mon Michelet, dans une édition de la Pleiade bien fatiguée par son séjour aux Philippines. Comme bruit de fond, je me mettrais bien une petite Passion selon Saint Mattieu

 

Demain sera un autre jour.

 

 

13:13 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

22/07/2006

Angkor Palace, à Phnom Penh

Le tuk tuk me conduit donc à l'hôtel choisi: il s'appelle l'Angkor Palace et fait très chic, de la rue défoncée qui y amène. Nous devons être à, tout au plus, deux cents mètres du front de fleuve, de la Croisette de PP. Il y a quatre ou cinq ans, toute la ville dormait dès dix heures. L'électricité était coupée, sauf pour les fortunés qui avaient une petite gégène de secour. Aujourd'hui, Phnom Penh est une ville qui vit jusqu'à pas d'heures, pour rattraper tout le temps perdu. L'Angkor Palace a une jolie petite entrée, avec un bar sur le côté gauche. Il y a un billard, un grand écran avec toutes les chaines de sports possibles et imaginables, mais se concentrant principalement sur le fouteballe anglais: il y a donc certainement aussi de la bière à la pression, offerte à des prix imbattables, des demoiselles qui viennent roder le soir, avec l'espoir de faire leur petit commerce, de la musique de rock des années quatre vingts et c'est ouvert jusqu'aux petites heures. Bref, c'est Phnom Penh. Sur le côté droit, il y a la petite salle de restaurant, au cas bien improbable où l'on ne voudrait pas prendre son petit déjeuner, soit dans sa chambre, soit sur la terrace qui donne sur la rue défoncée.

 

On me propose, pour dix dollars, une chambre au quatrième, avec clim' et salle de bain. Comment refuser... De toute manière, vu le bistrot du rez de chaussée, il est évident que le choix de l'étage est celui du bon sens. A dix dollars, je paie, cher pour le Cambodge, la proximité de la croisette. Je monte donc au quatrième - je dois être abonné à cet étage, d'un hôtel l'autre - et m'offre la douche que j'estime mériter.

 

Après tout, on a que le bien que l'on se donne.

 

La chambre est parfaite: grand lit, salle de bain impeccable, clim marchant dans un silence royal. La vue, de ma chambre, donne sur la rue et sur le quotidien des habitants de la ville.

 

 

Nous sommes, je le répète, à tout au plus deux cents mètres de la Croisette de Phnom Penh...

 

Ensuite, descente et inscription au registre de l'hôtel, je laisse les clés et pars me promener, direction la Croisette, justement. Il n'est pas encore six heures, la chaleur est lourde, s'il est un endroit où j'ai une vague chance de bénéficier d'un petit vent coulis, c'est par là bas. De plus, on y trouve tous les bistrots de la ville et j'y retrouverai peut être une connaissance.

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09/07/2006

Petit déjeuner au restaurant de la Vache qui Rit

... suivi d'un dîner à Phnom Penh...

 

Voilà quelques journées studieuses et cyclistes passées dans le domaine des temples d'Angkor, mais il n'est de bonheur qui ne se termine. Les pass que l'on achète sont limités dans le temps, et coûtent une fortune. Le touriste est bien devenu, au Cambodge, une vache à lait. J'ai fait mon tour et ai des souvenirs pleins la tête. On ne me reverra pas ici avant deux ans, et la ville aura encore bien changé, je suppose.

 

J'ai acheté, hier soir, un billet de bus pour la capitale. On part tôt le matin, pour arriver dans l'aprème. La route qui relie Phnom Penh et Siem Reap est réputée correcte. Cela veut dire qu'elle est assez bien bitumée, et que les plus gros nids de poule y sont régulièrement rebouchés. Je me suis levé en retard, je me douche en un tournemain, rase le plus gros, me brosse les dents tout en terminant de boucler mon baluchon, fais l'impasse sur le petit déjeuner et file, sur le siège arrière d'une moto-taxi, vers l'endroit où l'on se rassemble pour prendre le bus.

 

Veine, le bus est en retard et la cantine en face est ouverte: j'y file me ravitailler. Une boulette de riz frit avec une viande qui me semble être du porc, et une grande tasse de thé. Ah, ça va mieux...

 

C'est alors que je fais attention à la pancarte qui orne la cantine:

 

Excellent...

 

J'ai revu souvent le dessin de la vache qui rit, sur les auvents des restaurants de rue, au Cambodge. En souvenir des vaches méritantes?

 

Mon petit déjeuner à peine avalé, le bus arrive. Un bon gros truc qui a l'air en état de rouler. Chacun dépose son bagage devant la soute. Deux employés les y rangent bien soigneusement et vous donnent un ticket témoin de retour. Ensuite, nous rentrons dans le bus et nous installons à nos places numérotées. La clim' fonctionne. J'ai une place à la fenètre et une voisine s'installe à côté de moi. Une jeune Khmère rieuse, en uniforme, qui ne parle pas un mot d'anglais. Son tonton et sa soeur, ou sa cousine, prennent place sur le siège devant nous. Elle sort un sac de fruits de son cabas, et se met à en manger, non sans en distribuer aux alentours. C'est gentil, je les accepte, et refile mon arme secrète - des bonbons - qui lui font bien plaisir aussi. Elle pépiera tout le trajet sans jamais faire attention au fait que je ne comprends pas un mot de Khmèr. C'est le genre de fille qui aime bavarder. Tout l'intéresse en moi, y compris les poils de mes jambes qu'elle se met soudain à tirer pour voir ce qui se passe. De toute évidence, les messieurs asiatiques ne sont pas trop velus. Je n'y avais jamais fait attention, jusqu'alors, mais je regarderai, les jours suivants, afin de voir quoi et, effectivement, remarquerai que les Cambodgiens n'ont pas trop de poils aux jambes. Pour les Cambodgiennes, je suppose que le rasoir magique fait son travail? Quoiqu'il en soit, quand on vous tire les poils, ça fait mal. Fifille me tire les poils? Je m'empresse donc, fidèle aux rêgles de la courtoisie internationale, de lui tirer les tresses - ai-je oublié de signaler qu'elle en avait deux, avec des noeuds rouges à la fin de chacune d'entre elles?

 

Ma Doué, la tête qu'elle tire... Interloquée, pour le moins, proche des larmes d'avoir subi une telle rebuffade... Elle essaie de m'expliquer qu'on peut tirer les poils des jambes des messieurs, que c'est parfaitement normal, que rien ne devrait l'en empêcher. Tentez d'imaginer, pendant les vacances, votre petite soeur tirant les poils du vacancier flamand en short, assis dans le train à côté d'elle... Bon, soit, ne voulant pas la mort du petit cheval, je lui fais un grand sourire, d'abord, une chiquenaude sur le nez, ensuite, et l'autorise à tirer sur les poils de mes jambes autant qu'il lui plaira. Après tout, nous sommes à moins d'une heure de Phnom Penh, et elle ne parviendra pas à tout arracher. Elle se relance donc au tirage des poils de mes jambes, en faisant attention  à n'en pas trop faire, histoire de ne pas voir ses nattes partir de sa tête.

 

En attendant, le paysage défile, les téléphones sonnent avec régularité dans le bus, l'un ou l'autre annonce son arrivée à PP dans les trois, deux, une heures qui suivent... Ma bavarde poilicide me fait ses adieux, car elle descend un peu avant le terminus, avec tonton et cousine, ou soeurette. Nous voilà arrivés; il n'est pas encore quatre heures.

 

A la sortie du bus, il y a l'usuel attroupement des tuk tuk proposant leurs services pour vous conduire à l'un ou l'autre hôtel. J'en choisis un - à moins que ce soit lui qui me choisisse - nous nous mettons d'accord sur un hôtel, sur son prix, chargeons mon baluchon sur son véhicule et nous allons démarrer quand il nous faut sortir pour aller à la rescousse d'un jeune couple en scooter, renversé par un autre tuk tuk. Je n'ai jamais plus vu une manière aussi je-m'en-fichiste de conduire qu'au Cambodge. Dans la ville de Phnom Penh même, j'assiste quotidiennement à deux accidents graves par jour. Je ne parle pas ici des accrochages mineurs: me bruit de fond de Phnom Penh n'est qu'un long froissement de tôles... Dans ce cas, le tuk tuk avait décollé du trottoir sans même regarder derrière lui, faisant un demi-tour qui mettait en danger la vie d'au moins quatre ou cinq personne, incluant celle du conducteur dudit tuk tuk. Enfin, ici, le garçon qui conduisait le scooter se contente d'une sale écorchure qui va de la main au coude, et sa fiancée boite après être tombée en presque souplesse. Rien de vraiment dramatique, mais quand même.

19:27 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

08/07/2006

Les soirées de Siem Reap

La ville a beaucoup changé, en deux ans. Enfin, plus précisément, les faubourgs de la ville ont beaucoup changé, ce qui amène quelques changements en ville. Il y avait une ville routarde et quelques hôtels chics dans la périphérie; il y  a toujours une ville routarde, souvent, le soir, prise d'assaut par les touristes de la périphérie: il se dit que plus de deux mille chambres d'hôtels quatre étoiles se sont bâties ces dernières années...

 

Ca a nourri son peuple, il faut le dire, et chaque soir, dans la rue principale de Siem Reap, il y a un embouteillage de Toyota Camry. La Toyota Camry, quand on regarde un peu, doit correspondre aux deux tiers du parc automobile cambodgien - si pas davantage. De différents modèles, dépendant des années, mais toutes avec des sièges en cuir et l'indispensable climatisation.

 

Bref, les touristes à quatre étoiles descendent en ville, le soir, et la ville vit comme du bon vieux temps de la RSA du bon vieil apartheid: il y a des restaurants à touristes quatre étoiles, il y a des restaurants routards. Les quatre étoiles viennent cependant volontier s'installer, pour le repas du soir, dans les restaurants routards, même s'il n'y a pas de clim'. On mange du poisson amok, on  bavarde avec les quatre étoiles, on leur explique nos bons plans, ce qu'on voit, ce qui nous branche. Du haut de leurs soixante dix ans, ils nous écoutent avec bienveillance, et leurs réponses ne sont pas nécessairement sans intérêt, même dans le cadre des bons plans à routards. Puis, ils rentrent vite vite à l'hôtel, avant de tomber dans les pommes, tant la chaleur est lourde. L'erreur systématique, c'est de prendre une bière bien fraiche qui vous assomme. La bière ne peut se boire qu'en milieu climatisé. Sinon, en quelques secondes, elle monte à la tête, vous êtes en nage, et vous vous demandez si vous serez capable de vous lever.

 

Ah, il faut préciser que les bières ne sont jamais en dessous du demi-litre - et ces dernières sont les "small".

 

Sorti des cantines, il n'y a pas grand chose à faire, à Siem Reap: il y a quelques salons de massage, et deux ou trois bordels. Rien de bien passionnant. Je me couche donc tôt, chaque fois, dors comme une masse, me réveille le matin, pour filer sur un vélo dans le domaine d'Angkor.

 

Partout, jusque dans le temple le plus paumé, d'admirables bas reliefs.

 

 

Ces photos, je pourrais en proposer des dizaines, si je m'excitais sur mon appareil photo... Mais c'est pour cela, aussi, que je fais toujours mon premier tour, dans un endroit aussi magique, sans appareil photo. On a le temps de calmer les premières ardeurs et, le jour suivant, de ne plus mitrailler sottement. On se contente de tirer quelques clichés qu'on admirera encore, dix ans plus tard, au lieu de se préparer une pile d'image dont la seule quantité décourage le spectateur.

 

Partout aussi, jusque dans les temples les plus reculés, mais jamais très profondément dans les bâtiments, rapport aux diables qui protègent l'endroit, il y a des gosses, en nuées plus ou moins épaisses, qui viennent bavarder, demander de l'argent. Plus on va loin, dans le domaine, moins les nuées sont épaisses. Mais que deviendront les enfants de Siem Reap, qui ne vivent, semble-t-il, qu'à coup d'exigeante mendicité...

 

J'espère qu'il y en a d'autres. Peut-être sont-ils scolarisés, ceux là, et deviendront-ils les prochaines élites du pays.

08:53 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

07/07/2006

Le temple de la Vache Méritante

Dans les années soixante dix, les paysans anglais commençaient à avoir des ennuis avec leurs vaches. Pendant tout un temps, ils avaient nourri lesdites vaches de trucs et de machins bon marché, comme par exemple des cadavres de moutons morts.

 

Mort de quoi? Mystère et boule de gomme, et les rossebiffes de la cambrousse s'en fichaient, tant que c'était pas cher à acheter, que ça nourrissait les bestiaux et qu'ils vendaient, en fin de course, lesdits bestiaux à un bon prix qui leur permettait de remplir leur portefeuille. Ensuite, ce n'était plus leur problème. Eux, de toute manière, mangeaient des animaux nourris, prudemment, à l'ancienne.

 

Un beau matin, donc, vers la fin des années soixante dix, les vaches avaient commencé à jouer aux comiques. Plus précisément, elles se mettaient à marcher sur leurs quatre pattes raidies, comme de vieilles poivrotes, puis se pètaient la gueule tout comme les vieilles poivrotes indiquées précédemment, meuglaient comme des perdues, en essayant de se redresser, se redressaient, encore plus instables sur leurs pattes, puis tombaient et mouraient, en tremblant de tous leurs membres.

 

C'était spectaculaire, c'était très triste, et ça faisait un manque à gagner pour les bouseux grands bretons, qui allaient pleurer chez le ministre et à l'europe pour qu'on leur donne des sous, afin de compenser le manque à gagner qu'ils voyaient arriver gros comme une maison. En attendant, ils dépeçaient les cadavres suspects, et vendaient la bidoche à des restaurants pakistanais ou à des hamburger joints locaux, à vil prix.

 

Il n'y a pas de petit profit.

 

Ainsi que nous le savons tous, rien ne vaut la cuisine anglaise, et il n'est pas une grande ville du monde qui n'a pas son restaurant britannique, avec un cuistot itou.

 

Usuellement, on appelle cela "la prison municipale"

 

Or donc nos pauvres vaches tombent comme des mouches et, à un moment, le médecin légiste arrive chez le ministre, avec un air embarrassé, pour lui annoncer que les vaches qui mouraient, c'était parce qu'elles étaient malades.

 

Très, très, très malades.

 

On allait appeler cela la maladie de la vache folle, et il faut bien souligner que ça ne visait ni les belles-doches, ni les taureaux pédérastes.

 

Bref, refiler la bidoche de la carcasse, dans un restaurant ou un autre, ou au brave client anglais, c'était hors de question, et on allait avoir comme des ennuis à l'exportation, si le problème venait à se faire savoir.

 

Le ministre anglais de l'époque, un homme honnête entre tous, un vrai paysan comme on les aime, tente donc de cacher le problème, de le nier autant que faire se peut, jusqu'au moment où l'Angleterre, avec ou sans boycott officiel de sa bidoche, se retrouve une nation de végétariens, avec des tas de gens, hors Angleterre, qui refusent d'acheter de la viande en provenance d'Angleterre.

 

Nous voici donc en Angleterre, avec des centaines de vaches folles, des centaines de vaches mourantes, et des dizaines de milliers de bêtes immangeables vu qu'on irait jusqu'à se méfier. On se demande pourquoi.

 

Môssieur le ministre de l'agriculture du Royaume Uni en confère avec son homologue des Affaires Etrangères, et voilà-t-y pas qu'ils arrivent avec une solution comme seuls les rossebiffes peuvent y penser: ils proposent aux pays du Tiers Monde - spécifiquement, ceux où on crève la dalle, genre Mauritanie, Nigéria, Zaïre, Mozambique... - de prendre les vaches chez eux, afin de les manger. En effet, continuent nos deux gais lurons: le risque de passage de la tremblante du mouton à la vache, c'était un très petit risque (et on peut donc continuer, je suppose, à nourrir les vaches de moutons crevés); de même, le passage de la folie de la vache à l'homme est peu probable. Il y a bien entendu un tout petit petit petit risque, mais trrrrrrrrès petit. Donc, ma foi, comme on risque bien plus de mourir de faim, dans ces pays du sud indiqués plus haut, que de mourir de la maladie de la vache folle... qu'en pensez-vous, mes braves garçons...

 

Bon, bin ils ont l'air un peu ingrats, mais nos braves africains refusent - oh, en y mettant les gants, mais quand même.

 

On se demande pourquoi.

 

C'est alors que le ministre des affaires intérieures du Cambodge, pays sortant alors tout juste de l'horreur de l'époque des Kmèhrs Rouges, puis de l'occupation Viêtnamienne, avait proposé quelque chose de pas idiot: puisque les vaches anglaises n'étaient pas considérées comme comestibles, mais qu'elles avaient l'avantage d'être bêtes comme des vaches, et oublieuses des incidents du jour, elles pouvaient avantageusement être utilisées, dans les campagnes cambodgiennes, pour faire sauter les mines.

 

L'idée allait donc ainsi: les Anglais, ne sachant que faire de leurs vaches, les donnaient aux Cambodgiens qui envoyaient les vaches dans la campagne cambodgienne. Régulièrement, une vache allait sauter sur une mine - faisant alors sauter un chapelet de mines, vu la manière dont ces saletés fonctionnent en groupe - ce qui ferait paniquer ses petites camarades qui allaient galoper dans toutes les directions, faisant à leur tour sauter des mines un peu partout.

 

Il ne faut pas oublier qu'à l'époque, le Cambodge était littéralement noyé sous les mines.

 

Un quart d'heure plus tard, les vaches survivantes et oublieuses se remettaient à paisser, un peu nerveuses, peut-être, mais à marcher dans les prés et dans le champs, en tout cas, et recommençaient leur travail de déminage - certaines sur leur quatre pattes, un peu tremblantes de nervosité, au début; certaines sur trois pattes seulement, avec une patte de bois promptement ajoutée par un vétérinaire payé pour ça.

 

Nos amis Anglais font leur calcul et se rendent compte que donner les vaches malades, ou soupçonnées de l'être, ça leur coûtera nettement moins cher que les tuer, et les brûler d'une manière crédible, afin que, dans quelques années, la viande anglaise retourne sur les marchés étrangers. Ils acceptent donc la proposition cambodgienne.

 

Hop là, topez la mes amis, vous avez les vaches.

 

Bien entendu, les Anglais sont trop radins pour livrer les vaches, que les Cambodgiens reçoivent au port, en Angleterre - dans le meilleur des cas. De bonnes âmes américaines interviennent alors, louent deux ou trois douzaines d'énormes bateaux-bétaillères, et font transporter nos amies les vaches par bateau, vers les ports asiatiques, puis par trains, camions, Tuk Tuk, que sais-je, à pied d'oeuvre, ou devrait-on dire à patte d'oeuvre, dans les plaines du Cambodge.

 

Les vaches ont fait un boulot extraordinaire, et on peut estimer que la moitié des mines explosées au Cambodge l'ont été par elles. Pendant trois ans, on voyait, à chaque défilé militaire, un groupe de vaches, maigres et l'air nerveuses, tirées par des garçons vachers pieds-nus, défilant, toujours davantage couvertes de décorations, pour les copines qui avaient péri pendant l'année.

 

Maintenant, les vaches anglaises démineuses, il n'y en a plus une seule vivante: certaines sont mortes de leur belle mort; la pluspart ont quitté cette vallée de larmes au milieu d'un grand boum. Il n'en reste une en souvenir, empaillée, dans un temple de Siem Reap. Elle est là, à la droite de la statue du Bouddha, honorée par tout un peuple qui sait que les pattes perdues par les vaches sont des pattes qui ont sauvé des jambes.

 

Il y a, aussi, près de Pnohm Penh, un monument reproduisant une jolie vache en bronze, avec une plaque, placée par l'Ambassade d'Angleterre, rappelant que toutes les vaches démineuses étaient Britanniques, et que le Royaume Uni avait donné toutes ces vaches démineuses.

 

Une deuxième plaque, placée par les "charités privées" américaines, rappelle que les vaches, aimablement données par les Anglais, avaient dû être transportées par des bonnes âmes qui n'étaient pas anglaises. Et que ça avait coûté cher, de débarrasser l'Angleterre de sa pollution bovine. Mais cette plaque, quoique régulièrement remise en place, disparaît dans les heures où on la remet. On chuchotte que c'est l'ambassadeur du Royaume Uni qui, sur sa cassette personnelle, paie une bande de petits voyoux, pour aller l'arracher.

 

Moi, je n'y crois pas. Les Anglais, c'est pas des gens comme ça.

 

 

19:01 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : animaux, religion |  Facebook |

Et hop là, c'est reparti

Et revoilà la route, droite, plus ou moins asphaltée, ombrée par d'énormes arbres, dans un premier temps. Je remonte sur mon vélo, et avance d'une roue tranquille. Parfois, des groupes de huttes, avec des frigobox, des vieilles dames qui essaie de vendre des ananas pelés et juteux, des enfants qui vendent des livres, des cartes postales, de la pacotille, l'habituel... et de bonnes odeurs de cuisine. Un temple doit être à proximité. Oui, un encore, un de plus. Ils s'empilent, sur le site d'Angkor, mais on ne s'en lasse jamais. Je fais le tour d'un temple, d'un autre, d'un autre encore... Ils sont monumentaux. On peut comprendre la terreur des esprits simples, des gamins destructeurs qui, chez les Kmèhrs Rouges, ont osé désobéir à Frère Numéro 1 et ne pas détruire Angkor, tant Angkor leur faisait peur.

 

On se sent vite seul, dans les salles désertes, car trop lointaines, devant des piscines sacrées, ou dans de petites pièces où brûlent des batonnets d'encens, devant un bouddha blessé, mais vêtu d'un voile orange. Le silence est lourd, comme l'atmosphère. C'est étouffant, même quand il ne fait pas chaud. Ca rappelle les temples de Kyôto.

 

 

Amusant, de voir comme le public disparaît, après qu'on se soit enfoncé de quelques cent mètres dans les jardins du temple, sur le site. Les diables font-ils toujours peur?

 

Parfois, je vois une tache blanche, quand c'est un local qui sait comme le soleil tape sur la couleur, ou une tache colorée, quand c'est un touriste qui ne sait pas comme le soleil a plaisir à refiler des insolations aux étrangers. Dès, en fait, qu'on aura passé les premiers temples, on est seul.

 

C'est très confortable.

 

Mon repas de midi se fera sous l'un de ces chapitaux de toile, établis le long de la route, en face d'un temple parmi d'autres. Une brave mémère me propose un plat de riz quelconque, avec, pour faire gai, le lait d'une noix de coco mise à rafraichir dans la glacière depuis ce matin. C'est joli; c'est bon, c'est drôle, mais une demi journée dans la glacière, ce n'était pas assez: le lait est encore presque tiède. Il faut dire que l'écorce d'une noix de coco est épaisse.

 

Mon repas fini, je songe à faire une sieste mais, finalement, après avoir traînaillé quelques minutes, je reprends mon vélo. Ici, il faut rouler plus doucement, vu que la route est devenue piste. C'est de la terre très dure, que même la pluie, aidée de l'un ou l'autre camion ne parvient usuellement pas à défoncer.

 

C'est ici aussi que, malgré tout ce qui a été fait, pour déminer, le gouvernement ne peut être tout à fait catégorique, en ce qui concerne la sécurité. Je roule usuellement vers le milieu de la piste de terre dure. Quand un minibus m'annonce son arrivée, à coups de klaxon, je me range bien prudemment, et attends que la poussière soit retombée, avant de repartir à vélo. 

 

Un peu plus loin, le site d'Angkor se dissout. Il y a encore des temples, mais plus petits, plus rares, plus dangereux, car au milieu de sites non déminés. Des gens y vivent, les gosses sourient de toutes leurs dents, quand ils vous voient sur votre vélo, en nage, et ils se retirent un instant de la route qui est le terrain de foot, pour vous laisser passer à vélo.

 

A un moment, il faut s'arrêter, laisser la place aux vaches, et faire demi-tour.

17:27 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

06/07/2006

Première étape

A tout seigneur, tout honneur: je m'arrête d'abord au temple principal, qui est aussi le premier que l'on aborde, quand on rentre dans le domaine des temples d'Angkor. Les fous génocidaires de Pol Pot voulaient détruire tous les bâtiments de la superstition, et ont effectivement tout détruit, pendant leur court passage au pouvoir.

 

Ils ont tout détruit, sauf le temple privé du roi, à Phnom Penh, et les temples angkoriens. En effet, les petits crétins en charge des destructions avaient peur des diables qui abondaient, ainsi que nous le savons tous, dans les vieux temples. C'est ainsi qu'Angkor, copieusement pillé par des dizaines de petites gouapes européennes et asiatiques, depuis la fin du dix neuvième siècle (on peut penser ici, par exemple, à une petite ordure de blouson doré, comme on les appelle, du nom de Malraux), est encore debout et, maintenant, protégé par l'armée tout autant que par une armée d'archéologues.

 

Le temple principal, donc, était tellement fort que, le jour où les Kmèhrs Rouges ont dû se rendre compte que l'argent avait un sens, et qu'il leur a fallu créer une monnaie, ils ont été mettre l'effigie du temple sur leurs billets.

 

A cette heure ci, les premiers minibus sont déjà arrivés, avec les vieux touristes les plus courageux. Les petits vendeurs les attendent de pied ferme, avec de l'eau fraiche, des boites de coca-cola glacées, des souvenirs de pacotille, des cartes postales, des fleurs, des petits guides illustrés. Deux fillettes me sautent sur le poil, à peine ai-je eu le temps de descendre de ma bécane, et me proposent une place à l'ombre et la promesse de la surveillance de la bécane pendant que je fais faire mon tour du Grand Temple d'Angkor. Bon, d'accord, surveillez, mesdemoiselles.

 

Bah, j'achèterai une bouteille à l'une d'entre elles, au retour. L'autre gueulera, mais les filles, ça se plaint toujours.

 

Je prends donc le pont plat qui conduit au temple. Il y a, je l'ai dit, déjà du monde, mais pas tant que ça, après tout:

 

 

Et puis, si les Cambodgiens vont jusqu'à les dieux savent où - tout en se méfiant des mines - les touristes étrangers s'arrêtent souvent à peine l'entrée passée. Totu est beau,dans les temples, il faut dire, et il n'est donc pas nécessaire, pour les flemmards, d'aller bien loin. De plus, il fait lourd.

 

Quand on monte un peu plus loin, il y a une belle vue. On peut deviner d'autres temples, plus loin, ainsi que des champs, des prés, des villages.

 

Un couple thaï me suit - elle bêlant avec indignation; lui, soupirant des effets de la chaleur. On échange quelques propos sur le temps, sur Bangkok d'où ils sont arrivés hier, en avion, après s'être fait arroser jusqu'à la porte de l'avion, en plein aéroport, par des fêtards du nouvel an. Tout le monde s'accorde pour admettre qu'à la réflexion, vu la chaleur, ce serait pas trop mal si des gosses étaient dans le coin, à nous arroser. 

 

La vue est belle, et il y a, au sommet des tours, comme un frémissement de courant d'air. Mais si léger...

 

Bon, je redescend, continue mon tour, puis revient vers l'entrée. Je suis à cinquante mètres de mon vélo que les deux demoiselles sont à mes côtés, pour me guider jusqu'à l'objet qu'elles ont protégé au péril de leur vie. Beau joueur (non, pas du tout), je remercie abondamment, me fend d'un bonbon par tête de pipes (les petits frères et soeurs sont soudains apparus) et achète une bouteille d'eau à la première.

 

La deuxième tire immédiatement la tête, et se plaint de mon manque de parole, pire qu'une épouse qu'on a eu le malheur d'avoir dans les pattes depuis vingt ans, quand on oublie de lui offrir un manteau de fourrure pour fêter l'anniversaire de mariage. Le malheureux qui se mariera avec elle ne rigolera pas tous les jours. Ca me rappelle mon ex. Et celle ci n'a pas encore douze ans... Avec une langue aussi bien pendue, à la réflexion, je crois qu'elle ne trouvera jamais de mari - ou alors, il la battra.

 

Je reprends donc mon vélo, entouré des bénédictions des petits qui machouillent leur bonbon, des piaillements des ainés qui aimeraient tant que je leur achète un truc ou un autre, des remerciements de ma vendeuse d'eau, des malédictions de ma commerçante déçue. Le soleil est maintenant bien présent. Il doit faire pas loin de trente degrés. Il sera bientôt huit heures.

 

14:39 Écrit par PGå dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

04/07/2006

Angkor à bicyclette

A l'arrivée, à l'hôtel, comme d'habitude, les guides et autre taxi sautent sur le touriste, afin de lui proposer, pour le lendemain, un tour des temples d'Angkor, à moto, en voiture, en minibus... On peut dire "oui", et faire le bonheur d'un guide ignorant, mais on peut aussi dire "non", et aller soi même, seul, à bicyclette, par monts et par vaux, à visiter les temples. A l'entrée du site, de toute manière, on vous donne une carte raisonnablement détaillée.

 

A me relire, là, j'en rajoute un peu, quand je parle de rouler par monts et par vaux. C'est tout plat.

 

J'ai donc dit "non" et me lève, le lendemain, pour aller louer un vélo, pour la modique somme de un dollar la journée. La confiance règne: une fois que j'ai payé mon dollar, on me donne la bicyclette que je choisis dans le lot, et c'est tout. Mon nom? Benoit XVI ou Chiracouille la Fripouille, tout serait bon; on ne me le demande même pas.

 

Il est six heures et une plume, je pédale tranquillement vers l'entrée d'Angkor. Vingt ou trente minutes de route pas toujours dans un état idéal, dépassé par quelques minibus emplis de vieux touristes ventripotents.  Arrivé à la porte principale, je m'achète un pass  pour les cinq prochains jours. Pour Angkor, c'est un minimum.

 

Tout Angkor a été déminé, depuis quatre ou cinq ans. On peut s'y promener sans danger majeur. Parfois, mais c'est tellement rare, un promeneur saute sur une mine perdue, et meurt, une jambe arrachée. Que c'est dommage.

 

Le jour est levé, mais la couverture nuageuse fait que le lever de soleil a été un raté, pour les courageux qui s'étaient levé une heure plus tôt que moi. Ah, il leur restera le crépuscule du soir... Je donne mes quarante dollars et, mon précieux sésame serré dans ma poche, je file à la vitesse du vent vers mes temples favoris. Les plus connus, ceux qu'on voit sur toutes les photos, méritent certainement le détour, l'arrêt et la visite. C'est n'est pas pour rien, après tout, qu'ils sont les plus connus.. Mais il y en aura d'autres, d'autant plus charmants que les cars de touristes ne s'y arrêtent pas, ou rarement. On doit se dire que, passé sept heures, les quatre ou cinq temples qui correspondent au fond de commerce d'Angkor sont assaillis par des milliers de pépés et de bobonnes transportés en bus climatisés, pépés et bobonnes qui ne plus tout jeunes mais qui sont bien vaillants quand même et qui viennent admirer - à juste titre - ce qui doit l'être.

 

Ils traînent sur les temples dont je parlais plus haut, puis retournent, midi approchant, à l'hôtel et à la clim', le but du voyage n'étant pas de mourir d'un coup de chaleur. Certains reviennent vers les dix-sept heures, afin d'admirer le coucher de soleil, une heure ou deux plus tard, sur un temple. Puis ils vont plus loin, sur les plages de Thailande, ou sur celles du Viêt Nam.

 

Il reste une petite vingtaine de temples moins fréquentés, mais bien déminés quand même, qui font la magie d'Angkor. Je fréquente les deux - les fréquentés, tout autant que les fréquentables. L'avantage des deuxièmes, c'est qu'il leur reste un petit côté sauvage, qui rappelle sans doute la redécouverte d'Angkor, à la fin du dix-neuvième siècle, quand les temples étaient noyés sous la forêt.

 

 

22:56 Écrit par PGå | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

03/07/2006

Sur la piste de Siem Reap

Paoy Pèt abandonné, on se lance sur la piste poussiéreuse. Le minibus ne passe jamais plus haut que la deuxième vitesse; le moteur gémit, gronde, se plaint. La chaleur, dans l'habitacle, est insupportable.

 

Les routes, au Cambodge, se sont lentement améliorées, ces dernières années, sauf les pistes qui conduisent à Siem Reap. Le but, chuchotte-t-on, est de décourager le voyageur terrestre, afin qu'il prenne l'avion, et s'installe dans un hôtel quatre étoiles. Hm, ce n'est pas inconcevable. Quoiqu'il en soit, le chemin est infect, la poussière qui vole me rappelle les plus mauvais moments de la Tanzanie, et la vitesse est en rapport.

 

Nous dépassons parfois un vélo, mais les cyclistes sont prudents et s'arrêtent, usuellement, dès qu'ils entendent les hurlements d'un moteur dans leur dos. La conduite est hasardeuse et on évite les plus gros nids de poules. Ce ne sont plus d'ailleurs, vu la taille, des nids de poules, mais plutôt des pièges à loups.

 

Nous somnolons, mais à chaque instant un choc plus violent nous fait sursauter; on écrase parfois un cochon qui hurle sa douleur, les reins cassés, ou alors ce sont les suspensions, je ne suis pas certain. En tout cas, s'il nous a fallu quatre heures pour faire la route qui lie Bangkok à la frontière, il nous faudra considérablement plus de temps pour faire la même distance, de la frontière à notre destination.

 

Notre premier arrêt, après bientôt deux heures de cahots. C'est un bistrot restaurant, un restauroute, pourrait-on dire. Descendent avec nous, pour se délasser les jambes, faire pipi et prendre une boisson, deux bonzes, récupérés le long de la route. Je ne sais même pas comment on est parvenus à s'accumuler, dans le minibus, sans mourir étouffés. Le spectacle n'est guère folichon: mendiants, tables couvertes de mouches, cuisine dont l'hygiène ferait reculer un cancrelat... Hmm, non, un cancrelat, peut-être pas...

 

 

Les inévitables mutilés des champs de mines nous suivent, clopin-clopant, avec l'espoir d'une piécette, et les aveugles victimes de l'agent orange, à moins que ce soit d'une maladie rare et spectaculaire... C'est mon deuxième voyage au Cambodge et je remarque que l'accumulation de la misère vous y rend vite insensible. J'ai, lors de mon premier voyage, littéralement versé des torrents de larmes pour... hm, non, je mens. J'ai été bien triste pour eux, oui, mais j'avais déjà épuisé mes émotions et mes finances au spectacle des miséreux du Laos.

 

Ici, je n'accorde mes secours qu'à coups de bonbons aux gosses et, dans les cas les plus catastrophiques, je vais acheter une portion de nourriture à l'une des cantines de rue, et le donne directement au malheureux qui me tend son moignon. Pour le reste, chaque matin, au Laos, je donnais au premier moine mendiant que je rencontrais, un petit sac de riz. C'était bien assez.

 

Pouet pouet, disent nos minibus, qui voyagent en caravane. Je retourne au mien, que j'avais habilement partagé avec des maigres - ce qui nous a amené les deux bonzes... On repart .Selon le conducteur, nous devrions arrivers vers les huit heures du soir. De toute manière, à l'arrivée, nous aurons les habituels rabbatteurs qui nous conduiront à des hôtels, ou des guesthouses, qui se valent tous.

 

De cahots en hoquets, de grincements martyrisés à des arrêts inquiétants, au cours desquel, en rase campagne, le conducteur de l'un ou l'autre des minibus se couche sous sa fringuante monture pour inspecter les pneus, ou les fuites d'huile, pendant que ses condisciples attendent, pantelants, nous avançons. La journée avance, il fait bientôt nuit, et nous avançons toujours, espérant, à chaque vague lueur perçue dans la distance, que nous arrivons enfin à Siem Reap, et notre espérance est chaque fois déçue.

 

Enfin, la qualité de la route change de manière drastique, pour le meilleur, et nous nous mettons à rouler à bonne vitesse. Les minibus montent en troisième vitesse, voire davantage. Vu les grincements atroces de la rouille martyrisée, on est jamais certain de ce qui se passe. L'augmentation de la vitesse et l'amélioration de la route, en tout cas, c'est la promesse de l'arrivée qui, effectivement, s'annonce: nous nous arrêtons devant une petite cahute où un bonhomme attendait. Il s'agit de l'un des rabatteurs d'hôtel qui, pour une somme modique donnée au chauffeur, est autorisé à faire son petit speech, dans le but de nous embarquer dans l'hôtel, ou dans la guesthouse, qu'il représente. 

 

Alors que les minibus redémarrent, il nous explique son affaire, nous promet monts et merveilles, au prix local: six dollars. Ah, oui, il existe une monnaie nationale, le riel, mais l'économie est tout à fait dollarisée et on travaille indifféremment en riels ou en dollars, ici. Bref, ce serait six dollars, si ça nous intéresse. Nous quittons la rue principale, pleine d'activité et tournons dans une ruelle calme et propre, sans bosses majeures. Le guesthouse se trouve à, tout au plus deux cents mètres de la rue centrale,  il est tout neuf, très propre, je prends.

 

A peine dans ma chambre, je mets le ventilateur en marche, me précipite dans ma salle de douche, fais le pipi dont je rêvais depuis quelques heures, le fais suivre d'une douche qui me débarrasse d'une couche de poussière épaisse d'au moins un centimètre, me sèche, me rhabille, et file me promener. Il est bientôt neuf heures, la bourgade est en pleine activité. Après tout, elle vit autour du tourisme et, des touristes, il y en a beaucoup.

19:04 Écrit par PGå | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

02/07/2006

D'un bus l'autre

Mes deux Japonaises aux jambes Louis XV sirotent leur bouteille d'eau, et nous avons été, peu à peu, rejoints par tout le groupe. Notre accompagnateur est là et nous fait prendre patience, le bus qui nous conduira à Siem Reap devant arriver d'un instant à l'autre. Un américain impatient part voir en ville s'il pourrait trouver un taxi. Dès qu'on partage le taxi à quatre, ça revient à un prix raisonnable. Il revient dix minutes plus tard, sans taxi, mais trempé de la tête aux pieds: le nouvel an bouddhiste n'est pas terminé.

Happy New Year

Yeah, Happy New Year, again...

Un bus agonisant, sans portes et aux fenètres aux vitres absentes arrive enfin. Nous sommes une grosse vingtaine, on ne pourra pas tous y entrer. Heureusement, le bus est supposé nous conduire à un terminal de bus qui se trouve à tout juste deux cents mètres.

 

Nous le suivons donc, à bonne distance, laissant les gosses s'épuiser sur le bus et passant au plus vite alors qu'ils rechargent leurs armes. Dans le bus, c'est probablement moins amusant, vu qu'il n'y a pas de fenètres. Mon baluchon est imperméable, donc je m'en fiche, mais d'autres auront des surprises désagréables.

 

Quand nous arrivons au "terminus des bus" municipal - en fait, quelques chaises en plastique, avec un auvent en béton qui pèle - deux préposés invitent les passagères à descendre, et vident ensuite la ruine, sous notre surveillance. Tous les bagages y sont, plus ou moins trempés. Les pépiements indignés de nos deux Japonaises me font comprendre que leurs barriques à bretelles ont dû être trempées. Les Coréens ricaneraient volontier, aux malheurs arrivés à l'ennemi nippon, s'ils n'avaient eu le même problème. Ca gueule assez bien partout, et sinon, ça grommelle un peu comme Claire, quand elle nettoyait la table du petit déjeuner.

 

Nous pouvons maintenant attendre un bus promis, avec lequel nous devrions rejoindre Siem Reap avec tout le confort que le Cambodge peut offrir à des promeneurs qui ne visent pas le quatre étoiles. En attendant, nous nous occupons avec les gosses qui viennent mendier, jouer, qui sont curieux de tout ce que nous avons avec nous.

 

 

Après un bon quart d'heure, nous entendons arriver deux véhicules qui, quand nous les voyons, nous font douter de leur capacité à nous conduire bien loin. Ce sont deux minibus rouillés, aux fenètres absentes, aux sièges effondrés. Jamais nous ne pourrons démarrer avec cela. Après une discussion âpre, nous obtenons l'arrivée de deux ruines supplémentaires: c'est ça, ou rien. Nous démarrons, moins deux couples qui se sont finalement arrangés avec un taxi qui les conduira à destination. Pour les autres, nous parvenons à empiler les bagages, puis nous même, dans les quatre minibus, et nous démarrons, entourés de gosses rigolards qui jouaient avec nous, depuis que nous étions arrivés au terminus.

22:31 Écrit par PGå | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Concernant l'histoire récente du Cambodge

... ah, et j'oubliais de dire: les responsables du génocide sont parmis nous. Dans un esprit de réconciliation nationale, le gouvernement en place a placé à des postes de responsabilité d'anciens chefs du gouvernement Khmèr Rouge.

 

Imaginons un instant, dans l'Allemagne de 1946, un Göring, ministre des transports...

 

On me répondra que l'Allemagne a fait exactement cela, de manière plus hypocrite, et c'est vrai; mais quand même...

 

Tout cela pour dire que le qualificatif de démocratie ne s'applique que difficilement au Cambodge.

 

Le seul Kmèhr Rouge qui ne pouvait bénéficier de la bonnasserie des nouvelles autorités, c'est bien entendu l'ancien Frère Numéro Un qui, au fond de la jungle où il se cachait, mollement poursuivi par l'armée cambodgienne, a crevé comme un rat.

 

En attendant, on a un petit peuple qui essaie de se remettre de la dictature de Pol Pot, et de cinq ans d'occupations viêtnamienne. Passés de l'an zéro socialiste, mythique et génocidaire, à l'écrasement de l'occupation militaire, et arrivés, du jour au lendemain, à la société de consommation, les Cambodgiens feraient n'importe quoi pour acquérir les objets désirables que sont voitures, téléphones portables ou bicyclette - et puis, tout simplement, ils peuvent avoir faim.

 

Usuellement poussés par leurs parents, les gosses mendient dans la rue, et les jeunes filles proposent leurs charmes. Ce qui, à Phnom Penh, fait office de Croisette, le long du Mékong, fourmille d'enfants prétendument orphelins, de jeunes mères ayant un, ou plusieurs, enfants à nourrir, et vendant des livres, des cigarettes, des journaux ou leur cul. Je leur offre des bonbons, pour leur changer les idées. Ils aiment bien, mais attendent toujours de l'argent. Ne jamais donner d'argent aux enfants; ce serait la meilleure manière de faire perdurer la mendicité. S'il faut à tout prix donner un cauthère sur la jambe de bois de la mendicité, mieux vaut alors donner aux ONG.

00:15 Écrit par PGå | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |