30/06/2006

Paoy Pèt

De Bangkok, nous avions roulé à travers une kyrielle de bourgades et de villages, d'abord appelés Bang kekchose, puis, l'accent changeant, Ban kekchose. Nous changeons de pays, de langue. La ville frontière, côté cambodgien, s'appelle Paoy Pèt. Ici, ni routes, ni rues, mais quelques pistes qui s'assemblent sur un rond-point devant les bâtiments décrépits de la frontière.

 

Dire que le Cambodge était, avec le Laos, la perle des possessions françaises indochinoises, du temps des colonies... De toute évidence, il s'est passé des choses. Ces choses, ça s'appelle l'indépendance et le socialisme.

 

Côté laotien, le gouvernement de l'indépendance, le très socialiste Pathet Lao, qui a gardé le  pays dans la geole communiste pendant trente ans, et qui garde une main de fer sur tout, expliquant l'incompréhensible retard du Laos, comparé à la Thailande; côté cambodgien, il y a eu le mondialement fameux régime des Kmèhrs Rouges, dirigé par Pol Pot, connu aussi sous le nom de Camarade N° 1, soutenu en Europe par tout ce que l'intelligensia compte d'obcènes pompeux et de vrais démocrates, ainsi qu'ils s'appelaient, dès lors complices du génocide le plus effrayant de l'Histoire.

 

Rassurons-nous: les records sont faits pour être battus, et on peut espérer que, dans quelques décennies tout au plus, un nouveau taré sanguinaire fera encore mieux que Pol Pot - enfin, mieux, on se comprend.

 

Le Cambodge, donc... Un beau matin, les Khmèrs Rouges sont entré dans la capitale. Les Américains étaient parti le jour précédent. C'était la fin de la guerre. Les habitants, venus sur le bord des rues, pour applaudir leurs nouveaux maîtres, sentirent immédiatement qu'il y avait comme un os. Les soldats qui composaient les troupes de libération n'étaient pas des rigolos, considéraient les libérés comme des ennemis et avaient entre douze et seize ans...

 

Le lendemain, Phnom Penh, ainsi que toutes les villes du Cambodge, était vidé de tous ses habitants. Le Royaume du Cambodge devenait le Kampuchea Démocratique, les Kampuchéens partaient travailler à la campagne et apprenaient un nouvel hymne national, poisseux de vermine et de sang. Imaginez cela un instant: la population entière du pays libéré était prisonnière de guerre.

 

Le fait de parler quelques mots d'une langue étrangère - a fortiori, le fait de parler une langue étrangère - amenait l'accusation immédiate d'intellectuel contre-révolutionnaire, et la peine de mort. Le fait de n'avoir pas les mains calleuses entraînait l'accusation immédiate d'intellectuel contre-révolutionnaire, et la peine de mort, aussi.

 

Le rire était puni de mort, ainsi que le fait de chanter autre chose que l'hymne national ou l'une des onze chansons révolutionnaires officielles. Si la chanson litigieuse était une bluette des temps coloniaux, de Berthe Sylva ou d'Elvis Presley, la mort devait être exemplaire - je vous passe les détails.

 

Le fait de ne pas remplir son quota de travail était un acte contre-révolutionnaire, et la condamnation à mort était automatique. Le fait pour un garçon, de s'intéresser à une fille, ou, pour une fille, de s'intéresser à un garçon, était un acte contre-révolutionnaire, qui entraînait, de manière automatique, la peine de mort.

 

Le fait de ne pas avoir l'air d'être passionné par les réunions quotidiennes d'autocritique était un acte contre-révolutionnaire, que seule la peine de mort pouvait faire expier.

 

Le fait de posséder un objet manufacturé était contre-révolutionnaire: devinez quelle était la peine autmatiquement subie par le coupable?

 

C'est ainsi qu'en deux ans, Pol Pot parvint à tuer le tiers de la population cambodgienne - pardon: kampuchéenne démocratique. Tout cela, avec le soutien des intellectuels progressistes américains et européens.

 

Mis en appétit, il déclare la guerre au Viêt-Nam, perd la guerre et voit son pays envahi par l'ennemi qu'il avait attaqué, qui recueille une population cambodgienne agonisante, bien exemplaire de ce qui se passe quand on rêve à l'an Zéro. Les Viêtnamiens se font un plaisir de montrer aux aveugles des pays occidentaux la réalité du Kampuchea Démocratique, puis referment les frontières et pillent ce qu'il reste à piller. Les Viêtnamiens sont socialistes et, en pays socialiste, tout objet manufacturé est bon à voler.

 

Quand le Cambodge est finalement libéré, il y a moins de dix ans, c'est un pays exangue dans lequel il n'y a pas une personne capable de lire ou d'écrire, ou capable d'utiliser un outil électrique. On est revenu à l'age de la pierre. L'an zéro est devenu réalité. L'espérance de vie est, tout au plus, de quarante ans.

 

Dix ans plus tard, aujourd'hui, même si la situation change, le pays est encore sous perfusion, c'est un blessé grave qui se remettra peut-être - mais rien n'est moins certain.

17:21 Écrit par PGå | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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