22/06/2006

La Bataille de Bangkok (premier jour)

A un moment, dans mon quartier, ainsi que dans tous les quartiers populeux de Bangkok, le premier jour des fètes du nouvel an, on entend, midi à peine passé, des cris déchirants de chats arrosés, des souffles rauques de chats menaçant l'agresseur - usuellement, un petit garçon disposant de sa première arme à eau - et l'on voit des chats, plus ou moins mouillés, l'air parfaitement furax, filant comme l'éclair vers des destinations inconnues.

 

On ne les reverra plus pendant trois jours.

 

Ces miaulements indignés, des sifflements rauques, ces chats qui filent, ce sont les signes que le temps des fariboles religieuses est passé, et que les choses sérieuses commencent.

 

D'énormes tonneaux de plastique dur, remplis d'eau jusqu'au bord, avec des pains de glaces ajoutés, sont roulés jusqu'au bord de la rue par des fratries entières et, peu de temps après, les gosses s'égaillent, l'arme à la main, laissant souffler la maisonnée qui estime avoir rempli son dû à l'égard des petits anges. Lesdits petits anges filent par les rues de leur quartier, et visent sur tout ce qui bouge, ou ne bouge pas. Il y a cependant, ce premier jour, une certaine retenue: les flics, toujours effrayants pour les gosses, ne sont pas touchés, ni les bonzes (qui se sont fait rares depuis quelques minutes; ils connaissent leurs ouailles), ni les vieilles gens.

 

Le reste du gibier n'a qu'à bien se tenir.

 

Comme je fais partie du reste du gibier, je surveille ma gauche, ma droite, mes arrières et mes avants. En pure perte, est-il nécessaire de le préciser; le danger vient de partout.

 

Comme tout le monde, je me dirigerai, à un moment, vers Khaosan, qui est le centre des activités festives: on y aura, comme chaque année, une cérémonie de danses khmères, sous le haut patronnage de l'une des princesses royales - le prince consort, si on a de la chance. En attendant, je me ballade dans le quartier, et me fais tirer dessus par la moitié de Bangkok, qui soudainement s'empile dans les alentours, marmaille en tête, avec les chiens, parfois.

 

Quant aux chats, l'ai-je dit, ils ont disparu.

 

Les batailles d'eau du nouvel an permettent de voir la différences entre garçons et fille, entre la franchise innocente et la sournoiserie asiatique, entre les gentils, et les méchantes. Avec les petits garçons, la bataille est franche. On les voit arriver avec un sourire tire-lire. Alors qu'ils vous approchent, ils vous regardent droit dans les yeux, riant d'avance à la bonne farce qu'ils vont vous faire, préparent leur arme et poussent des hurlement stridents et joyeux, quand vous tirez le premier.

 

A la maison, c'étaient eux qui, de toute façon, s'entrainaient sur les chats, face à face - d'où les soufflements qu'on entendait plus tôt. Des gens bien, de toute évidence, que les garçons.

 

Du côté des fillettes, méfiez-vous, même quand elles ont cinq ans à tout casser, de celles qui font un effort étudié pour ne pas regarder dans votre direction. Ce sont les pires.

 

On ne peut pas dire qu'elles sont toutes mauvaises. Il y a les rigolottes qui, comme les garçons, hurlent leur bonheur d'arroser et de se faire arroser, il y a les sages qui, à la différence des garçonnets, regardent avec des yeux tout ronds les scènes folles qui les entourent. Mais la pluspart des fillettes sont, tout comme les garçonnets, ravies de pouvoir faire le mal sans en être punies pour autant.

 

Pfuit, je sens quelque chose qui m'arrive dans le dos. Heureusement, l'eau, dans le pistolet de mon ennemi, avait eu le temps de prendre la température ambiante, et ce n'est donc pas un grand choc. Je me retourne: deux adultes souriants et un petit garçon qui, fièrement campé sur ses deux jambes, un fusil à eau plus grand que lui, admire le travail. Je l'arrose de retour et file, avant qu'il ait le temps de recharger son arme.

 

En courant, pour échapper aux représailles, je bouscule une jeune femme qui chancelle et que j'aide à se redresser, en lui présentant mes plus vives excuses. Elle est ravissante, vêtue de telle manière qu'elle déclenche en moi les pensées les plus inavouables, et armée d'un autopompe portable qui doit lui permettre d'arroser la Thailande entière. J'apprendrai plus tard, quand je la reverrai à Mandalay, un mois plus tard, qu'elle voyage seule, qu'elle s'appelle Su, et qu'elle est Coréenne.

 

14:02 Écrit par PGå | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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