21/06/2006

Le lendemain de la veille

Il doit être sept heures du matin, à tout casser, quand je me réveille. La nuit a été calme, et j'ai enfin bien dormi. Ca faisait longtemps... De temps à autre, le bruit d'un moteur torturé de tuk-tuk, des aboiements lointains, auquel un chien proche répondait parfois. Le bruissement de mon ventilateur couvrait tout.

 

Je suis rentré d'avoir pris mon verre et de ma promenade à travers Khaosan, ai repris une douche, puis ai mis un peu de musique avec mon VAIO. Un truc merveilleux, faussement ancien - "in the old style", selon Schnittke - qui m'avait été offert, noël dernier, par Julia. Je n'ose pas trop souvent, en tout cas, pas trop fort, jouer de la musique classique, dans le coin, vu que ça déprime les locaux. Mais là, j'étais seul dans ma chambre, dans le gueshouse endormi, bien tranquille, mon Michelet à la main. Fin de l'opus, fin d'un chapitre de Michelet. Brossage des dents, extinction des lumières.

 

C'est curieux, cette affaire de la musique classique qui déprime certaines peuplades: comment diable, une symphonie, ou une sonate, jouée par un orchestre symphonique pourrait-elle faire pleurer une maison entière? Oui, bon, si c'était du Sibelius, je ne dis pas; mais ce serait tellement c'est mauvais. Pauvre Sibelius, comment peut-on, quand on a dix ans, l'adorer à un tel point, avant de le remettre à sa vraie place, par la suite? Il faut supposer que les enfants ont mauvais goût.

 

 Quand j'étais gosse, au Congo, mon père avait vu arriver un jour une délégation des boys, l'air dolents, venus le prier de ne plus jouer de musique classique à la maison, quand ils nettoyaient, tant cela les rendait triste. Si c'était possible, il était prié de réserver ses crises classiques aux fins de soirée, quand les boys étaient rentrés chez eux.

 

Un, puis deux tuk-tuk pétaradants passent dans la rue à côté; bientôt un troisième. Le jour se lève. Je me redresse et décide qu'il est temps de se doucher. L'eau a eu le temps de refroidir dans les tuyauteries, et j'ai enfin droit à la douche froide dont je rêvais. Il aura fallu attendre le grand age et mon arrivée en Asie, pour que je découvre le plaisir qu'il peut y avoir à se doucher d'eau froide. Je me savonne et me rince, sous le filet qui s'éparpille par la pomme d'arrosage, me rase, prends un Tshirt et une paire de shorts usés. J'emballe mon téléphone dans le sachet qui m'a été donné le soir précédent, par une serveuse - mignonne, je dois dire. Tiens, je ne lui ai pas demandé son nom. J'emballe, dans ma banane, mes papiers, la photocopie de mon passeport et descend à la salle de petit déjeuner, prêt à affronter les cérémonies du nouvel an.

 

D'abord, quand même, je m'offre un petit déjeuner - minimal, vu la chaleur, mais quand même.

-the usual?

-Hi, the usual, yes, thank you.

Rien de bien compliqué, ni de bien consistant: du thé, deux toasts, un jus d'orange. Je suis ainsi paré pour la journée. Enfin, non, je mens: la journée entière, je la passerai, tout en vaquant à mes affaires, à picorer d'un étal à l'autre. La nourriture des cantines de rue est délicieuse; son parfum, toujours prenant. Je ne puis jamais dire non. Bébés poulpes, dans une sauce piquante, poulet, ou simple thai pad avec un oeuf et des tonnes de piment, tout est bon. Je me demande comment je parviens à rester aussi maigre, en bouffant autant. Tant mieux, après tout. Ca doit certainement être bon pour le coeur.

 

Les cérémonies du nouvel an bouddhiste, si on les décrit de manière officielle, donnent une certaine impression d'innocence, de décence et de calme tout à fait louables, bien adaptés à l'image qu'on se fait des pays du Sud Est Asiatique: le matin du nouvel an, les anciens aspergent les jeunes d'eau bénite par l'un ou l'autre moine particulièrement vénéré, en témoignage d'affection. En retour, les jeunes de la maison aspergent les ainés de la même eau, en témoignage d'affection et de respect. Ensuite, toute la famille se réunit devant le temple familial et asperge l'autel du temple en témoignage de respect aux dieux lares et aux dieux du panthéon bouddhiste. Ces différentes aspersions sont supposées se faire avec une espèce de petit balai faisant office de goupillon, qui asperge les fronts recueillis et penchés de la petite famille, mais pas trop.

 

Rien de plus charmant et de plus tranquille, on le voit.

 

En réalité, dès les premières lueurs de l'aube, des étals se sont installés partout dans la ville, et des commerçants vendent toutes sortes d'armes à eau, du petit pistolet de mon enfance, à peine capable de tirer cinq ou six jets, à deux mètres tout au plus, avant de devoir être rechargés, à des imitations de mitrailleuses Gatling, avec un réservoir portable de cinq litres, que l'on porte sur le dos, et qui tirent, à vingt mètres, des rafales qui durent un temps infini - de quoi noyer une belle doche.

 

Pour le dire en court: très vite, la fète du nouvel an bouddhiste va dégénérer en lupercales aquatiques.

 

La matinée reste calme - sauf que les achats fiévreux d'armes à eau laissent présager du pire. De longs défilés de chars, sur lesquels sont juchées des statues de Bouddha, ou des moines aspergeurs, parcourent les rues de Bangkok. Le petit peuple s'accumule sur le côté les chars qui avancent lentement, s'agenouille devant les moines, et l'aspersion sacrée a lieu.

 

 

Pendant ce temps, les enfants gloussent sottement, bondissants d'envie devant les pistolets à eau, pas encore déballés, mais déjà achetés par les parents. Ils remplissent d'eau de gros barils de plastique, et les plus malins ajouteront au dernier moment, un peu après midi, des glaçons, ou de gros blocs de glace, dans l'eau.

 

Tout est prêt. Pour les gens normaux, il est temps de rentrer, avec de quoi manger et boire pour les trois prochains jours. Pour les autres, la bataille s'annonce.

 

Je me suis acheté, pour une somme modique - cent Bahts - un pistolet tout ce qu'il y a de plus normal, avec un réservoir qui doit me permettre de tenir quelques échanges, au cas où. Ca peut paraître bien guerrier, mais j'ai, ces dernières années, tout essayé pour pouvoir, à la fois, me promener et rester sec, les jours de nouvel an: si on s'habille genre sérieux, c'est ressenti comme de la provocation, et on vous tire dessus. Si on est en Tshirt, c'est ressenti comme une invite, et on vous tire dessus. Si vous n'avez pas d'arme, c'est - de toute évidence - une ruse, et on vous tire dessus le premier, à tout hasard. Si vous avez une arme, bin c'est que vous êtes venu pour ça, non?...

 

Bref, aucun espoir d'échapper aux lancers de flotte. Autant faire avec, et rendre coup pour coup.

 

22:01 Écrit par PGå | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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